Avec plus de 20 ans d'expérience dans la robotique humanoïde Jérôme Monceau, co-fondateur d'Aldébaran Robotique — la société ayant produit le plus grand nombre de robots humanoïdes au monde, avec 45 000 unités —, il développe aujourd'hui une nouvelle génération de robots pensés pour accompagner les êtres humains dans leur quotidien, et notamment les plus vulnérables d'entre eux.
Là où la robotique industrielle mise sur la puissance et l'efficacité, Enchanted Tools a fait un tout autre pari : celui de l'émotion et du lien. Ses robots sont déployés aujourd'hui dans des hôpitaux, des services de gériatrie, auprès de personnes âgées et d'enfants. Alors, si le robot n'était pas là pour remplacer l'humain, mais pour raviver en lui ce qu'il y a de plus vivant ?
Un faux humain, plutôt qu’un robot
Quand Jérôme Monceau décrit son robot, il n’évoque pas, au premier abord, les performances techniques. Il parle d'un être. « Le nôtre, il a des oreilles de 20 cm de long. Il fait 1m20. Il est en équilibre sur une boule. Il prend des objets. Il se déplace. Il est curieux. Il a un visage. Il exprime des émotions. »
C’est la raison pour laquelle la gériatrie et les hôpitaux pédiatriques constituent aujourd'hui ses principaux terrains de déploiement. À terme, l'ambition serait même d’entrer dans les foyers.
Ce choix esthétique — des oreilles démesurées, un visage expressif, une silhouette fragile et non menaçante — n'est pas anodin : « Quand vous avez un petit personnage qui vous regarde, qui est curieux, qui bouge les oreilles quand vous lui parlez, forcément, vous vous projetez dans un rapport émotionnel. C'est plus quelque chose que vous avez en face de vous, mais c'est quelqu’un, explique Jérôme Monceau. Cela permet de désamorcer des sujets comme des peurs. »
Un rapport émotionnel à la machine
À l'inverse, prévient-il, un robot sans visage ou à l'apparence froide provoque l'effet contraire : « il y a tout de suite un rapport quasiment belliqueux à la machine. On sent le rapport de force. »
Sur le terrain, les résultats dépassent parfois toutes les espérances. Jérôme Monceau dévoile : « Il y a un rapport émotionnel à la machine qui est indéniable. J'ai vu des gens pleurer de revoir la machine. Il y a toujours une grande charge émotionnelle qui accompagne tout ça. On ne se sent pas tout seul quand on est en présence d'un de nos robots. Il n'est pas statique, le long d'un mur, en train de se charger. Il est toujours dans l'interaction, toujours à venir vous voir, à vous parler, et à essayer de réaliser un certain nombre de services pour vous. »
Cette présence active se traduit très concrètement dans l'organisation du quotidien en établissement. Jérôme Monceau décrit ainsi ce que pourrait être une journée type aux côtés du personnel soignant : « on aura 3-4 robots qu'on va pouvoir envoyer dans l'étage pour aller faire une cartographie des mauvaises odeurs, pour aller récupérer les objets qu'on a laissés traîner, pour aller s'occuper de monsieur untel parce qu'il a angoissé le soir avant de se coucher. » Une vision où le robot ne se substitue pas au soignant, mais lui libère du temps et de l'attention pour ce qui compte vraiment.
« Des enfants autistes qui, voyant ce petit personnage ont les yeux qui brillent »
Le robot révèle aussi des capacités insoupçonnées chez les personnes les plus fragiles, qu'il s'agisse de personnes âgées ou d'enfants en situation de vulnérabilité. Sur ce point, Jérôme Monceau rapporte une observation qui l'a profondément marqué : « des enfants autistes qui, voyant ce petit personnage, d'un coup, relèvent la tête et ont les yeux qui brillent. Ils se remettent à interagir. Il y a un certain nombre d'enfants atteints d'autisme qui vont être capables de reparler en présence de cette machine. Ça, c'est vraiment un des trucs les plus spectaculaires que j'ai eu l'occasion de voir. »
Loin de remplacer le lien humain, ces robots semblent au contraire le réveiller. « Je me souviens d'une petite dame qui passait à côté d'un de nos robots qui dansait. Elle a posé son déambulateur sur le côté, et elle s'est mise à faire quelques pas de danse, avec une agilité qui laissait imaginer que dans sa vie elle avait été danseuse », témoigne Jérôme Monceau.
Face aux inquiétudes légitimes sur la dépendance affective que pourrait générer ce type de robot, Jérôme Monceau nuance : « Ça peut être dangereux si c'est mal utilisé, ou si c’est pour atteindre des objectifs détournés ». Mais il pose une condition claire à un usage vertueux. Pour lui : « Il faut garder l'expérience de vie de la personne, le fait d'être humain et d'occuper cette terre comme étant la priorité de notre sujet. »