Jacques Cardoze : Votre ville aussi a été saccagée, incendie à l'université. Pouvez-vous nous dresser un état des lieux et une évaluation des dégâts à Rouen ?
Nicolas Mayer-Rossignol : « La situation comme dans beaucoup de villes de France est absolument catastrophique. Alors on n'a pas eu la mairie brûlée comme à Limoges, je pense à tous les élus locaux qui font face comme moi. Moi hier j'étais avec plein de bénévoles sur le terrain à aider les agents publics à nettoyer.
On n'a pas eu d'incendie grave à Rouen à part effectivement un bâtiment à l'université, mais le lien avec les manifestations est encore à préciser donc je suis prudent. Pour le reste, ce sont les commerces, le centre-ville, ceux qui ont été pillés, et je pense d'abord aux commerçants, aux riverains qui ont eu extrêmement peur, et puis à tous ceux qui n'ont pas été pillés mais qui ont perdu du chiffre d'affaires parce qu'on n'en parle pas, mais le centre-ville était désert. »
🔴Une "situation catastrophique" à Rouen #17Octobre 🗣️@NicolasMayerNMR : "Le Gouvernement a évidemment sa part de responsabilité" #GrandMatin 📻https://t.co/LIMgdJRBVG https://t.co/K3Io3dQ6mS
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"Des scènes de pillage comme je n'en ai jamais vu"
Comment vous pourriez qualifier, caractériser ce que vous avez vu ce week-end ?
« Ce sont des scènes de pillage comme honnêtement je n'en ai jamais vu comme maire. Jamais. Il y a eu les Gilets jaunes, il y a eu les émeutes, moi ça m'a fait penser aux émeutes de 2023. Pourquoi ? Parce que si vous voulez, il y a eu la manifestation, mais moi je fais vraiment la distinction absolue, et ça se voyait sur le terrain, entre la manifestation et les pillages.
Les manifestants, la manifestation à Rouen, à vrai dire à peu près partout, était pacifique, était plutôt joyeuse, était positive, et je regrette que les revendications qui sont absolument légitimes n'aient pas été entendues. Parce qu'en réalité, si elles avaient été entendues, s'il y avait eu des réponses il y a quelques semaines, on n'en serait pas là. »
Vous êtes sûr de ça ?
« Mais évidemment ! »
"Des jeunes ont profité de la situation pour aller piller"
Donc vous dites comme Jean-Luc Mélenchon que le gouvernement a sa part de responsabilité ?
« Je pense que tout le monde peut reconnaître que dans cette situation de crise absolue, le gouvernement a évidemment sa part de responsabilité. Mais je dis une chose très simple : c'est que s'il n'y avait pas eu de manifestation parce que les revendications légitimes avaient été écoutées dès le départ, on n'en serait pas là.
Ensuite, il y a eu des pillages. Ce sont deux choses différentes, mais je veux vraiment faire la distinction parce que les manifestants ne sont pas les pilleurs. Et là, on a vu beaucoup de jeunes, un peu comme en 2023, qui ont profité de la situation, et les forces de l'ordre manifestement n'étaient pas prêtes, étaient en moyen insuffisant à Rouen comme ailleurs et ont été complètement débordées. »
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Est-ce que vous diriez vous aussi que c'est une fraction délinquante de la banlieue qui est l'auteur de ces pillages ?
« Oui, mais je n'aime pas faire ce genre d'amalgame si vous voulez. Ce que j'ai vu sur le terrain, ce sont des jeunes qui ont profité de la situation, il faut le dire, pour aller piller. Ce sont des délinquants, c'est absolument inacceptable. Et moi, je suis un homme de gauche, mais je ne suis pas un angéliste.
Quand il y a des situations comme ça, c'est inacceptable, c'est tout à fait illégal et il faut le condamner fermement. Mais il faut aussi apporter des réponses politiques aux revendications par ailleurs des manifestants. Et ce sont aussi des jeunes, y compris de la banlieue, qui demandent des choses simples comme des profs dans les salles de classe suffisamment payés, des toits qui ne fuient pas dans les lycées et des conditions dignes d'éducation. C'est quand même ça le début du sujet. »
"Il y a sans doute eu une part d'instrumentalisation par l'ultra-gauche"
Qui était derrière cette catégorie de la population, c'est l'ultra-gauche, ce sont des anarchistes ? On sait que les black blocs en général jouent un rôle dans cette déstabilisation de fin de cortège pour que les choses basculent.
« Je pense qu'il faut être très prudent et très précis. Il y a sans doute eu une part d'instrumentalisation par l'ultra-gauche et vous le savez, pour ma part, j'ai toujours dénoncé toutes celles et ceux qui joueraient les ingénieurs du chaos pour le dire vite ou qui prôneraient le bruit et la fureur. Je pense qu'on a besoin en démocratie d'un débat respectueux, démocratique.
Et c'est pour ça que je dis que la meilleure solution, la première solution à cette situation aurait été d'anticiper par une réponse politique aux attentes légitimes de toutes celles et ceux qui pacifiquement ont manifesté depuis des mois. Mais ce que j'ai vu à côté de cela, c'était pour beaucoup une jeunesse qui n'était pas nécessairement politisée mais qui était là pour piller. Donc on a un problème de sursaut républicain. On a besoin de plus de République. »
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"La première responsabilité est au niveau du gouvernement"
Quand vous parlez de La France insoumise, quand vous parlez d'ultra-gauche, vous pensez à La France insoumise ?
« Mais encore une fois, je veux bien séparer les sujets. Le premier enjeu, la première responsabilité, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, elle est au niveau du gouvernement. Parce que si nous avions une réponse politique sur la question des lycées et du pouvoir d'achat, nous n'en serions pas là. Je rappelle quand même qu'à un moment, ça fait 10 ans qu'Emmanuel Macron est au pouvoir. 2018, une année après son élection, les Gilets jaunes. 2023, des émeutes sans précédent en France. »
Vous êtes en train de dire qu'il porte totalement la responsabilité de ce qui se passe dans la rue.
« Quand on a une situation aussi grave dans notre société, nous avons tous à nous regarder dans une glace et se dire : qu'est-ce qu'on peut faire pour changer les choses ? Moi, je suis attaché à notre République. Je dis juste que quand on a eu de telles émeutes, on ne peut pas juste commenter. Hier, le président de la République a commenté. Moi, j'attends du président de la République qu'il commande, pas qu'il commente. »
🗣️@NicolasMayerNMR : "J'attends d'Emmanuel Macron qu'il commande et pas qu'il commente ! Il est en dessous des attentes. Il y a eu un défaut d'anticipation" #GrandMatin #17Octobre 📻https://t.co/LIMgdJRBVG https://t.co/SaCWaqDGAG
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"C'est la responsabilité de l'État"
Et ça signifie selon vous qu'il est en dessous des attentes.
« Oui, absolument. Et la première, ce sont des revendications qui sont quand même très raisonnables. »
Et au-delà des revendications, est-ce qu'il aurait dû aller plus loin sur le terrain du maintien de l'ordre ? On a un ministre de l'Intérieur ce matin qui nous dit qu'il y a eu une perte de contrôle dans certaines places aujourd'hui en France et ce week-end.
« Oui, mais c'est manifeste. D'abord, il y a eu un défaut d'anticipation. Tous les renseignements territoriaux et les informations que nous avions, les maires — Benoît Payan à Marseille, il l'a dit clairement, Emmanuel Grégoire à Paris, mais c'est vrai à Rouen, c'est vrai dans plein de villes —, nous disaient qu'en gros ça ne serait pas aussi fort, ça ne serait pas aussi violent que ce que nous avons vécu.
Donc un défaut d'anticipation, et ça c'est la responsabilité de l'État effectivement. Des moyens sur place et de la doctrine de maintien de l'ordre parce qu'encore une fois, nous avons eu la manifestation et nous avons eu des pillages. Et est-ce que les forces de l'ordre sur place sur le terrain étaient adaptées pour contenir les pillages, pour les empêcher ? La réponse est clairement non. »
Il faut "vérifier et modifier la doctrine de maintien de l'ordre"
Est-ce que ça signifie qu'il faut revoir précisément la doctrine de maintien de l'ordre ? Aujourd'hui, on sait que la doctrine qui est développée en France n'est pas forcément la même que celle d'autres pays d'Europe.
« Oui, je crois qu'il faut la revoir. Je pense qu'il faut regarder tout ça avec beaucoup de sérieux, beaucoup de calme, beaucoup de sang-froid. Ce que nous appelons avec Raphaël Glucksmann un sursaut républicain, c'est d'abord la priorité à l'éducation, répondre aux attentes politiques parce que quand même tout ça vient d'un défaut de civisme, d'attachement à la République et d'éducation. C'est la clé de tout. »
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Raphaël Glucksmann, qu'est-ce qu'il aurait fait en pareil cas ?
« D'abord, encore une fois, répondre aux attentes sur l'éducation et sur le pouvoir d'achat parce que si nous n'avions pas eu ces manifestations aujourd'hui, nous n'aurions pas eu les pillages et ça fait un mois qu'il y a des attentes qui sont encore une fois raisonnables. Les jeunes ne demandaient pas la révolution. Je parle des manifestants. L'éducation, les questions de pouvoir d'achat... Moi je suis maire d'une commune populaire qui est Rouen et je vois ces difficultés de pouvoir d'achat, là aussi s'expriment des attentes légitimes.
C'est la première chose que nous aurions faite et qui n'a pas été faite. Deuxièmement, vérifier et modifier la doctrine de maintien de l'ordre effectivement parce qu'elle n'est clairement pas adaptée sur le terrain. Et troisième point, parce qu'on ne le dit pas assez, et les maires — je pense à Benoît Payan par exemple, ou à Emmanuel Grégoire et beaucoup d'autres maires, le maire de Lyon Grégory Doucet, beaucoup d'autres le disent —, le dialogue, le travail avec les élus locaux n'a pas été suffisant. N'a pas été suffisant, et ça je crois que c'est une caractéristique des années Macron. »
"Dégrader des mairies ou des commerces est absolument inacceptable"
Beaucoup diront que c'est une forme d'angélisme de dire que face aux scènes de pillage et de violence et à l'agissement de certains, on pense et on privilégie plutôt le dialogue avec ceux qui avaient juste envie de casser.
« Non non, attendez attendez, je parle du dialogue avec les élus locaux. Vous ne me trouverez pas sur le terrain de l'angélisme. Je suis très clair pour condamner les violences. Cette violence est inacceptable. Ces pillages sont inacceptables. Dégrader des mairies, dégrader des bâtiments publics, dégrader des commerces, c'est absolument inacceptable. Attention, qu'on ne fasse pas croire que la gauche démocrate que je représente serait dans l'angélisme. Nous ne sommes pas dans l'angélisme, mais nous disons que : un, il y a une solution et une réponse politique à apporter sur les revendications en matière de pouvoir d'achat et d'éducation, ça n'a pas été fait.
Que deux, il y a une anticipation et une modification, une amélioration de la doctrine de maintien de l'ordre qui était urgente, qui n'a pas été faite. Et que trois, il faudrait enfin écouter les élus locaux et les maires de bords politiques différents, mais qui disent tous la même chose à Limoges comme à Marseille : écoutez-nous, parce que s'il y a bien un élu qui est encore un peu écouté dans ce magma de défiance vis-à-vis des politiques, ce sont les maires. »
"Qu'est-ce qui a changé ? Pour l'instant, rien, rien du tout"
Est-ce que vous craignez à nouveau que ce phénomène se répète dans les jours, les semaines à venir ? Certains le disent.
« Mais bien sûr. Qu'est-ce qui a changé ? Pour l'instant, rien, rien du tout. Il y a le ministre de l'Intérieur qui a posé sa démission qui a été refusée, et hier un président de la République qui a commenté mais qui n'a rien annoncé. »
On a un ministre à l'instant qui vient de nous parler à ce micro de phénomène insurrectionnel.
« Mais moi ce que j'attends des responsables politiques, c'est d'apporter des réponses. Qu'est-ce qui va changer sur la doctrine de maintien de l'ordre ? On sait qu'il y a des risques demain. Effectivement, moi mes commerçants à Rouen, ils n'en peuvent plus, les habitants, ils n'en peuvent plus. Donc encore une fois : un, apporter s'il vous plaît, Monsieur le Président de la République, des réponses aux attentes sur le pouvoir d'achat et sur les lycées pour que enfin la colère soit entendue. Deux, modifier maintenant, pas demain, avec les maires, avec ceux qui sont sur le terrain qui savent la réalité de terrain — avec Benoît Payan à Marseille s'il vous plaît —, la doctrine de maintien pour que plus jamais ça. »