À l’heure où le numérique est souvent pointé du doigt pour son empreinte environnementale, François de Rugy propose une lecture plus nuancée. Lors d’une table ronde dédiée aux technologies et à l’écologie lors du Printemps de la Planète, il a insisté sur les bénéfices concrets du numérique dans l’optimisation énergétique et les nouveaux usages, tout en appelant à un débat public plus rationnel et moins caricatural.
"On entend tout et n’importe quoi avec le numérique"
Vous avez participé à cette table ronde qui traite des sujets liés au numérique et à la technologie. En quoi ces secteurs sont-ils primordiaux et stratégiques pour la transition écologique ?
« Aujourd’hui, quand on entend parler de numérique, d’IA et d’écologie, on entend surtout parler des inconvénients. On entend parler de l’impact écologique par rapport à la consommation d’énergie, par rapport aux émissions de gaz à effet de serre, parfois aussi par rapport à la consommation d’eau.
On entend, il faut bien le dire, un peu tout et n’importe quoi, avec malheureusement y compris des fausses informations, des données qui sont erronées ou des données qui sont globalisées à l’échelle du monde. Alors que la consommation d’énergie, ce n’est pas la même si c’est en France où on a une électricité qui est 100 % décarbonée ou si c’est en Allemagne, chez nos voisins, qui eux n’ont pas du tout le même résultat et qui ont une électricité malheureusement qui émet encore beaucoup de CO2 ou aux États-Unis par exemple.
"Le numérique permet d’améliorer le fonctionnement des systèmes de transport"
Après c’est vrai que quand on utilise un modèle d’IA ou quand on utilise indirectement, sans le savoir, des data centers qui se trouvent peut-être aux États-Unis, en Allemagne, en Inde ou en Chine, c’est sûr qu’on ne va pas savoir exactement quel sera l’impact écologique de ce numérique-là.
Mais ce qu’il faut voir aussi, et moi c’est ce qui m’intéresse beaucoup, c’est tous les usages du numérique qui permettent de résoudre des problèmes écologiques ou qui permettent d’améliorer le fonctionnement par exemple des systèmes de transport, de déplacement, le développement du covoiturage se fait grâce au numérique. L’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments ou des process industriels se fait en général avec justement des supercalculateurs et là, d’un seul coup, on va avoir des économies d’énergie, des économies d’émissions de CO2 qui vont être énormes par rapport à ce que l’IA aura consommé.
L'exemple BlaBlaCar
Moi je prends souvent un exemple simple et très connu du grand public, c’est les applications de covoiturage. Il y en a une qui domine, c’est Blablacar. Et bien de fait, le covoiturage s’est développé en France et dans d’autres pays grâce à ces applications numériques, grâce au fait que tout ça est dans un smartphone qu’on a dans sa poche et qu’on va pouvoir l’utiliser à tout instant, à tout moment et à tout endroit.
Alors qu’avant, il aurait fallu passer par un ordinateur, être chez soi, devant son ordinateur et ainsi de suite. Et donc ça ne se développait pas. Or, le covoiturage, ça permet tout simplement de transporter 2, 3 ou 4 personnes dans une voiture où il y aurait peut-être eu juste une personne dedans. Et donc évidemment, l’impact en termes d’émissions de CO2 d’une voiture n’est pas le même selon qu’il y a 1, 2, 3 ou 4 personnes qui sont transportées dedans.
Mais on pourrait donner d’autres exemples dans le domaine de l’efficacité énergétique des bâtiments. Si vous avez tout simplement des thermostats connectés avec des calculs qui intègrent les prévisions météo, qui intègrent le fait que le bâtiment, on sait qu’il va peut-être être vide pendant le week-end, si c’est un bâtiment de bureau par exemple et ainsi de suite. Évidemment, on pourra gérer le chauffage, peut-être en été la climatisation, d’une façon beaucoup plus efficace et donc faire de fait des économies d’énergie. »
"L’idée de réguler la circulation dans les grandes villes était intéressante"
L’Assemblée nationale a voté pour la suppression des ZFE. Qu’en pensez-vous ?
« Je pense que c’est un peu dommage que sur les ZFE, on soit arrivé à pour ou contre. On les maintient, on les supprime. Alors que moi, je pense que l’idée de réguler la circulation dans les grandes villes, dans les zones urbaines denses, avec des critères de pollution de l’air liés à tel ou tel type de voiture, tel ou tel type de motorisation, c’était intéressant. D’autres villes l’ont fait dans d’autres pays.
Mais évidemment, il fallait sans doute assouplir, clarifier, pour que des gens n’aient pas l’impression qu’on va leur fermer les portes de la ville, simplement parce qu’ils ont une vieille voiture. Je pense que là, malheureusement, le débat est devenu vraiment binaire pour contre. Du coup, c’est le contre qui l’a remporté. Et du coup, je pense qu’on passe à côté d’un outil qui, dans le temps, aurait pu être utile pour améliorer la qualité de l’air.
"C’est dommage de faire comme si ce problème n’existait pas"
Je rappelle quand même que sans être catastrophiste, je ne reprends même pas les chiffres qui sont mis en avant de plus de 40 000 morts par an, parce que je pense que ces chiffres sont un peu alarmistes. On mélange un peu tout, mais il y a une réalité. Chaque fois qu’il y a une dégradation de la qualité de l’air, on dit aux plus jeunes, aux parents avec des très jeunes enfants, aux plus âgés, de ne pas sortir ou de ne pas, en tout cas, faire d’efforts physiques, de ne pas faire de sport.
C’est le comble, parce que c’est en général quand il fait beau. C’est-à-dire que quand on a un ciel bleu, on n’a pas de vent, on a des hautes pressions atmosphériques. C’est là que la pollution de l’air se concentre, qu’elle ne se disperse pas et donc qu’elle se concentre dans nos villes, par exemple. Et que donc, là, en effet, il y a plus de consultations dans les hôpitaux pour des bronchiolites, pour des maladies respiratoires. Et c’est quand même dommage de faire comme si ce problème n’existait pas. »
"Il faut une approche rationnelle"
Que pensez-vous du Printemps de la Planète, organisé par Sud Radio ?
« Je pense que c’est très important que les médias parlent des enjeux écologiques, parlent notamment du changement climatique, de ses causes. Et c’est très important qu’on en parle avec une approche rationnelle, avec une approche qui est fondée sur des chiffres, sur des études scientifiques, mais aussi sur des exemples positifs.
Souvent, quand on parle d’écologie dans les médias, c’est pour annoncer des catastrophes ou en tout cas dénoncer des problèmes. Je pense que c’est bien aussi que l’on puisse parler d’écologie en positif, parce que sinon il y a un risque de découragement des citoyens, des auditeurs, des téléspectateurs qui vont se dire, si de toute façon la catastrophe est inéluctable, elle va arriver demain, on va tous mourir à cause du réchauffement climatique, de cause de la pollution de l’air ou de l’eau et ainsi de suite, on ne fait plus rien. Alors que si on voit qu’il y a des possibilités de résultats positifs, à ce moment-là, moi je fais le pari que c’est motivant pour un changement écologique qui soit bénéfique pour tout le monde. »