Deux ans après les émeutes ayant endeuillé la Nouvelle-Calédonie, un non-lieu général a été ordonné par les juges d'instruction parisiens en faveur du leader indépendantiste Christian Tein et des militants kanak de la CCAT, dont le parquet a immédiatement fait appel.
Ouverte en 2024 sur place, l'information judiciaire sur la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), à l'origine de la mobilisation dans l'archipel du Pacifique sud, avait été dépaysée à Paris en janvier 2025.
Quatorze personnes ont été mises en examen dans ce dossier, suspectées notamment d'avoir commandité les violences. Dont M. Tein, 58 ans et aujourd'hui président du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), principal mouvement indépendantiste calédonien.
Mais les juges d'instruction ont balayé les accusations d'insurrection, évoquées un temps au cours de l'enquête. Ils ont souligné que "quand bien même la revendication tendait-elle à obtenir à terme l'indépendance du territoire, elle n'avait pas pour objet de +mettre en péril les institutions de la République+", ni à prendre le territoire "en attaquant l'Etat français par les armes", selon des éléments dont l'AFP a eu connaissance.
Christian Tein, président de la CCAT (Cellule de Coordination des Actions de Terrain), assiste à la première assemblée générale de l'organisation à Bourail, en Nouvelle-Calédonie, le 14 juin 2024
Delphine MAYEUR - AFP/Archives
"Après un transfèrement de 17.000 km dans des conditions indignes, une détention provisoire de près d'un an loin des siens, des attaques politiques et des accusations mensongères, une défense pied à pied pour démontrer sa totale innocence, Christian Tein est totalement mis hors de cause, comme les autres", ont salué auprès de l'AFP ses avocats, Mes Florian Medico, Pierre Ortet et François Roux.
C'est "le constat sidérant d'une action initiale qui a eu pour but de museler un homme politique", ajoutent-ils.
- "Etat de droit" -
"Nous avons parié que les juges d'instruction à Paris sauraient dire la vérité, prouver l'innocence de nos clients et nous avons eu raison. Une belle démonstration de ce qu'est un Etat de droit", s'est félicité de son côté auprès de l'AFP Me François Saint-Pierre, avocat de Frédérique Mulavia, l'une des mises en examen.
Dans ce dossier, les juges d'instruction avaient annoncé en janvier la fin de leurs investigations. Cette décision ouvrait un délai de trois mois pour que le parquet se prononce sur l'opportunité de renvoyer ou non les mis en examen devant un tribunal.
Vendredi, le parquet de Paris a précisé à l'AFP qu'il avait annoncé de telles réquisitions mais "pour le mois de juillet, un magistrat ayant été affecté à plein temps depuis plus d'un mois pour analyser ce dossier de près de 11.500 pièces de fond".
Il a donc décidé de faire appel du non-lieu, estimant nécessaire qu'il soit procédé à des actes d'investigations complémentaires.
Au printemps 2024, la Nouvelle-Calédonie a connu une vague d'émeutes, l'une des plus graves crises de son histoire, conduisant le président de la République, Emmanuel Macron, à déclencher l'état d'urgence. Les violences, liées notamment au projet de dégel du corps électoral, ont fait 14 morts et provoqué plus de deux milliards d'euros de dégâts.
En juin 2024, une vague d'interpellations avait ciblé la CCAT, "structure organisée composée de donneurs d'ordres et d'exécutants" soupçonnée alors par la justice d'avoir mis au point un plan pour "déstabiliser les unités économiques, les administrations et les services de l'État" sur l'archipel.
Parmi les chefs de poursuites: complicité de tentative de meurtre d'une personne dépositaire de l'autorité publique, vol en bande organisée avec arme ou participation à une association de malfaiteurs.
- "Crime d'Etat" -
Mais les juges d'instruction ont estimé qu'il n'existait pas de "charges suffisantes" contre les 14 mis en examen, jugeant qu'il n'y avait lieu à poursuivre quiconque.
Un drapeau du FLNKS parmi des débris calcinés d'un barrage routier près de Mont-Dore, en périphérie de Nouméa, le 25 juin 2024 en Nouvelle-Calédonie
Delphine Mayeur - AFP/Archives
Signe de la tension autour de ce dossier, la défense avait dénoncé en février dans un courrier aux juges d'instruction le sort qui lui avait été fait.
Les avocats s'étaient insurgés "des conditions inadmissibles, constitutives de traitements inhumains et dégradants" dans lesquelles les sept Kanak avaient été transférés dans l'Hexagone, évoquant un "traitement judiciaire exceptionnel" sur "ingérence du gouvernement".
En Nouvelle-Calédonie, plusieurs responsables politiques ont réagi. Le FLNKS a dit apprécier "cette décision avec beaucoup d'humilité" et promet "de lutter pour que justice soit faite pour (ses) martyrs et (ses) militants toujours incarcérés".
A l'inverse, Sonia Backes, la présidente de la province Sud et chef de file des Loyalistes a dénoncé un "système judiciaire français (qui) devient fou". "Tant que justice ne sera pas rendue rien ne pourra totalement se réparer en Nouvelle-Calédonie", abonde le député Renaissance Nicolas Metzdorf, saluant l'appel du parquet.
Par François BECKER et Céline CORNU / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP