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Angélique Gérard : "Il faut visibiliser les femmes scientifiques pour créer des vocations !"

Par Jean-François Achilli

INTERVIEW SUD RADIO - Présidente de STEM Academy et cofondatrice de Women in STEM Europe, Angélique Gérard accompagne les entreprises dans leur transformation liée à l’intelligence artificielle. Dans le Grand Matin Week-End de Sud Radio, elle alerte sur les mutations du travail à venir, mais refuse le scénario d’une disparition massive des emplois.

L’intelligence artificielle suscite des inquiétudes sur la disparition des emplois. Faut-il craindre cette transformation ?

Il ne faut pas tomber dans le scénario simpliste selon lequel l’IA arrive et les emplois vont disparaître. Les statistiques dont nous disposons sont beaucoup plus nuancées. Certaines tâches sont automatisables et certains métiers sont très exposés : ils vont profondément évoluer.

Le scénario qui me paraît aujourd’hui plus solide est celui d’une transformation des emplois. Cette révolution de l’IA nous amène surtout à comprendre que nous sommes dans une bataille de la formation professionnelle. Il ne faut pas attendre que les emplois disparaissent : il faut commencer maintenant à former.

Je suis convaincue que ceux qui n’utiliseront pas l’IA demain pourront potentiellement se retrouver en difficulté.

« L'IA nous permettra de révéler ce qu’est notre vraie humanité »

Le pape Léon XIV a mis en garde contre un risque de « déshumanisation » lié à l’IA. Partagez-vous cette inquiétude ?

Je pense que le pape a raison d’alerter, c’est son rôle. Mais je crois aussi que plus nous aurons d’automatisation et d’IA, plus cela nous permettra peut-être de révéler ce qu’est notre vraie humanité et de nous recentrer sur des compétences utiles, notamment les « soft skills ».

Nous en aurons probablement davantage besoin. Finalement, cette transformation pourrait peut-être nous permettre de donner le meilleur de nous-mêmes.

Vous travaillez également sur la place des femmes dans les métiers scientifiques et technologiques. Pourquoi sont-elles encore si minoritaires dans la tech ?

Nous vivons un paradoxe important. Jamais la technologie n’a été aussi déterminante pour notre économie et, pourtant, les femmes restent très minoritaires dans les métiers qui construisent cette nouvelle économie.

Selon les données de l’Insee que nous avons étudiées, en 2025, les femmes sont 352 000 contre 1,105 million d’hommes dans les professions du numérique. Elles représentent donc environ un quart des professionnels.

Mais le problème n’est pas seulement de faire entrer les femmes dans la tech. Il faut regarder toute la chaîne : l’orientation, le recrutement, le leadership, la rétention des talents et la progression de ces femmes.

Les femmes seraient-elles moins attirées par les sciences ?

Il faut faire attention à ne pas dire que les filles seraient naturellement moins bonnes en sciences. Le cliché selon lequel les garçons seraient « matheux » et les filles « littéraires » est faux.

Les résultats de l’étude PISA montrent d’abord une urgence générale. En France, les résultats en mathématiques ont encore baissé depuis 2022, avec une baisse particulièrement importante.

Ensuite, le sujet des filles se joue dans les représentations, la confiance, l’orientation et les choix successifs. La question n’est pas de savoir pourquoi les filles seraient moins scientifiques : elles ne naissent pas moins scientifiques. Il faut plutôt se demander où nous les perdons.

« On ne peut pas rêver de devenir ce que l’on ne voit pas »

Quel rôle les modèles féminins peuvent-ils jouer ?

Chez Women in STEM Europe, nous avons un média intergénérationnel dont la raison d’être est simple : on ne peut pas rêver de devenir ce que l’on ne voit pas.

Nous ne voyons pas suffisamment de femmes scientifiques. C’est pourquoi nous voulons les rendre davantage visibles, créer des vocations et ouvrir le champ des possibles à toute une génération de jeunes filles.

Les stéréotypes jouent-ils encore un rôle important dans les choix d’orientation ?

Bien sûr. Il s’agit d’un conditionnement séculaire. Les parents reproduisent parfois ce qu’ils ont eux-mêmes appris et l’éducation qu’ils ont reçue.

Je suis féministe, j’ai des enfants et je me fais moi-même parfois prendre « la main dans le sac », notamment avec mes fils et ma fille, parce que je reproduis un schéma.

Il y a aussi le rôle du corps professoral et des conseillers d’orientation. Les parents veulent parfois protéger leurs filles en leur disant : « Prends cette filière, ce sera plus facile, ce sera plus confortable. » C’est maladroit.

La maternité constitue-t-elle un frein aux carrières des femmes dans la tech ?

Cela concerne toutes les branches, pas seulement les métiers scientifiques. Il ne suffit donc pas de regarder le recrutement et de faire entrer les femmes dans la tech.

Une carrière se construit sur vingt ou trente ans. Or les carrières des femmes sont parfois interrompues par la maternité. Il faut donc regarder les promotions, les réseaux, l’accès aux responsabilités, les modèles de leadership, l’organisation du travail et la compatibilité entre les moments décisifs d’une carrière et ceux de la vie personnelle.

C’est pour cela que je parle souvent d’« inclusion durable ».

Je peux prendre l’exemple des ingénieurs. La France manque de 20 000 ingénieurs par an depuis 2018. Une femme ingénieure a parfois un cycle de vie de sept ans dans son métier avant de changer de voie. Bien sûr, certaines restent ingénieures toute leur vie, mais beaucoup arrêtent, notamment en raison de la maternité et d’un environnement qui n’est pas suffisamment inclusif.

Quelles mesures faudrait-il mettre en place ?

Nous avons adressé un manifeste aux candidats et candidates à l’élection présidentielle, avec dix engagements. Notre ambition est d’installer un triptyque dans le débat : mathématiques, intelligence artificielle et femmes.

« Nous proposons un pass IA et mathématiques »

Les mathématiques sont au centre de nombreux domaines : la cybersécurité, l’IA, la santé ou encore la finance. Elles constituent aujourd’hui une infrastructure invisible de notre économie.

Parmi nos propositions, il y a d’abord l’idée de faire des mathématiques une priorité nationale et de les renforcer à l’école primaire comme dans le secondaire.

Nous proposons également un pass IA et mathématiques, sur le modèle du pass Culture, qui permettrait aux élèves de pratiquer les mathématiques, de s’acculturer à l’IA, de comprendre son fonctionnement et notamment de développer leur esprit critique.

Nous proposons aussi de mettre en place 10 000 mentors scientifiques dans les collèges et les lycées et de former massivement les femmes aux technologies stratégiques.

Pourquoi est-il si important de renforcer la présence des femmes dans ces métiers ?

C’est nécessaire. Aujourd’hui, les femmes représentent moins de 20 % des personnes présentes dans les métiers d’avenir en Europe.

C’est aussi un enjeu de souveraineté, de compétitivité et d’innovation. Il est essentiel que la France et l’Europe puissent compter sur 100 % des talents.

Il est hors de question que 50 % de la population soit absente de la construction de 100 % de son avenir.

Quel message souhaitez-vous finalement adresser aux femmes face à l’essor de l’IA et de la tech ?

Il ne faut pas avoir peur de l’IA. Et aux femmes, je veux dire : allez-y. Il y a de beaux métiers dans ces domaines et il faut prendre sa place dans cette transformation.

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