Le regard libre d'Elisabeth Lévy - "La fièvre acheteuse face au lobby des consciences"

Le camp du bien a donc choisi de moquer les files d'attente devant les boutiques Zara. Facile. Surtout quand on se range aux côtés des courageux artistes comme Juliette Binoche et autres penseurs hollywoodiens pour rêver le "monde d'après". En attendant, que ne disparaisse jamais la coquetterie et la frivolité !

Tous les matins à 8h15, le regard libre d'Elisabeth Lévy dans le Grand Matin Sud Radio.

 

Les files d’attente devant Zara n’ont pas manqué de faire réagir les réseaux sociaux...

Beaucoup de Français ont eu hier une envie urgente de fanfreluches et colifichets. Bordeaux, Lyon, Paris : ils se sont tous rués sur les magasins de la marque espagnole - avec tout l’attirail du déconfiné modèle. Mais garde ! Les brigades de la vertu veillaient dans un concert de ricanements : « 2 mois de confinement et y en a leur premier réflexe c’est d’aller à Zara, je cherche à comprendre ». Il ne s’agit pas de comprendre mais ici de montrer qu’on a des préoccupations bien plus élevées que “ces beaufs aliénés”. Ils ne savent pas qu’on a changé de monde ? Ils n’ont pas entendu l’appel du lobby des consciences ? 

Qu’est-ce que le lobby des consciences ? 

C’est dans les 100 principes pour un nouveau monde de Nicolas Hulot. Vous n’avez pas lu ce ramassis de banalités, d’énormités, d’absurdités ? « le temps est venu de changer de paradigme » ou encore « le temps est venu de la solidarité universelle ». 

N’empêche, il y a du beau monde dans ce lobby, à l’image de Juliette Binoche. Certes, elle croit que Bill Gates veut nous implanter des puces, mais avec De Niro et d’autres penseurs hollywoodiens, elle nous invite aussi à « faire face aux questions essentielles » et nous rappelle que « le consumérisme nous a conduits à nier la vie elle-même ». Il serait mesquin de remarquer qu’on peut acheter tout un magasin Zara avec le prix de ses robes à Cannes ou qu’on réfléchit plus facilement aux questions essentielles dans une grande propriété que dans le RER. D’accord, faisons pénitence, mais qu’ils passent devant. En attendant, je n’ai rien à me mettre. 

Pour moi, on ne doit rien changer ?  

On ne change pas les sociétés par des tribunes dans la presse. Il vaudrait mieux acheter français donc fabriquer français, mais cela suppose des frontières et une politique de souveraineté qui horrifient le lobby des consciences fanatiquement sans-frontiériste. 

Cela dit, le mépris des biens matériels est un luxe réservé aux riches et aux saints. On peut s’en désoler, mais la consommation est à la fois un terrible marqueur de la différence sociale et un vecteur de l’intégration sociale. 

Donc, vive le shopping ? 

D’abord, on ne relancera pas la machine économique en s’habillant en seconde main. Et puis les files devant Zara ne parlent pas seulement de biens matériels. Elles disent l’envie de séduire, le souci de l’élégance, la coquetterie, tout cet art de la frivolité qui a traversé l’histoire humaine et qui, heureusement, n’est pas près de disparaître.