Élisabeth Lévy : "la jeunesse est un naufrage comme le disait Muray !"

Après le mot « ludique », qui figurait dans un sujet du bac pro, un autre sujet de français (bac général) déclenche une salve d’injures sur les réseaux sociaux contre l'écrivaine Sylvie Germain. Elisabeth Lévy réagit.

Après le mot « ludique », qui figurait dans un sujet du bac pro, un autre sujet de français (bac général) déclenche une salve d’injures sur les réseaux sociaux contre l'écrivaine Sylvie Germain. Elisabeth Lévy réagit.

Le texte à commenter a été écrit par Sylvie Germain, lauréate du Goncourt des Lycéens en 2005. Le texte en question est extrait de "Jours de colère", un roman de 1989 qui se passe dans le passé et dans les forêts du Morvan. Elle présente 9 frères.

Quelques phrases du texte : 

« Ils étaient hommes des forêts….Un même chant les habitait, hommes et arbres…Un chant fait de cris, de clameurs, de résonances et de stridences… ils connaissaient tous les chemins (…), tous les sentiers (…) et les venelles que frayent les sangliers (…)Des venelles tracées à ras de terre ( …) comme en écho à la route qui conduisait les pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle.» 

Les mots « venelles » et « séculaires » étaient expliqués en note. 

Ce texte a valu des tombereaux d’injures contre l’auteur où il est question de son texte "de merde" qui "va niqué leur bac". Il y aurait environ 3000 messages avec menaces de viol et de meurtre. Des exemples : « Si je finis à pôle emploi à cause de toi lvdm t’s pas prête pour ce que je vais te faire », « tu veux pas les chier toi-même les 9 gosses tu viens de ruiner mon avenir »

Comment l’expliquez-vous ? 

Sur Boulevard Voltaire on explique que les références chrétiennes sont ésotériques pour la jeunesse. En réalité, c’est la langue française elle-même qui leur est étrangère. Et ils en sont fiers. Le mépris de la culture, du savoir et de l’effort est la définition de la barbarie. 

Comment en irait-il autrement puisque malgré leur orthographe improbable, leur syntaxe inexistante et leur ignorance triomphante, ils passent de classe en classe et qu’à la fin, on remonte leurs notes pour leur donner le bac ? 

Que ces courageux anonymes éructant sur twitter se rassurent. Non seulement, leurs manières de voyous ne seront pas sanctionnées, mais ils auront leur bac. Qui ne leur servira à rien mais je ne les plaindrai pas. Certes, les plus coupables sont les adultes qui les entretiennent dans leur ignorance. N’empêche, à 17 ans, on n’est plus un enfant. Ces jeunes bêtes et méchants ne méritent même pas les allocations-chômage auxquelles ils auront droit. Comme le disait Muray, la jeunesse est un naufrage.

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L’extrait à commenter à l’écrit du bac de français :

Sylvie Germain (née en 1954), Jours de colère, Chants, «Les frères», 1989 Situé dans un passé indéterminé, le roman de Sylvie Germain Jours de colère prend place dans les forêts du Morvan. Le texte suivant est extrait d’un chapitre intitulé «Les frères». Il présente les neuf fils d’Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse.

«Ils étaient hommes des forêts. Et les forêts les avaient faits à leur image. À leur puissance, leur solitude, leur dureté. Dureté puisée dans celle de leur sol commun, ce socle de granit d’un rose tendre vieux de millions de siècles, bruissant de sources, troué d’étangs, partout saillant d’entre les herbes, les fougères et les ronces. Un même chant les habitait, hommes et arbres. Un chant depuis toujours confronté au silence, à la roche. Un chant sans mélodie. Un chant brutal, heurté comme les saisons, - des étés écrasants de chaleur, de longs hivers pétrifiés sous la neige. Un chant fait de cris, de clameurs, de résonances et de stridences. Un chant qui scandait autant leurs joies que leurs colères.

Car tout en eux prenait des accents de colère, même l’amour. Ils avaient été élevés davantage parmi les arbres que parmi les hommes, ils s’étaient nourris depuis l’enfance des fruits, des végétaux et des baies sauvages qui poussent dans les sous-bois et de la chair des bêtes qui gîtent dans les forêts ; ils connaissaient tous les chemins que dessinent au ciel les étoiles et tous les sentiers qui sinuent entre les arbres, les ronciers et les taillis et dans l’ombre desquels se glissent les renards, les chats sauvages et les chevreuils, et les venelles que frayent les sangliers. Des venelles tracées à ras de terre entre les herbes et les épines en parallèle à la Voie lactée, comme en miroir. Comme en écho aussi à la route qui conduisait les pèlerins de Vézelay vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils connaissaient tous les passages séculaires creusés par les bêtes, les hommes et les étoiles.

La maison où ils étaient nés s’était montrée très vite bien trop étroite pour pouvoir les abriter tous, et trop pauvre surtout pour pouvoir les nourrir. Ils étaient les fils d’Ephraïm Mauperthuis et de Reinette-la-Grasse».