Élisabeth Lévy - "Dans le duel entre États et GAFA, avantage net aux seconds"

La censure de Donald Trump, unaniment condamnée ou presque par les responsables politiques en Europe, en dit long sur le pouvoir des réseaux sociaux qui, à défaut d'être traités par les pouvoirs publics comme un média à part entière avec ses droits et ses exigences - et même sa fiscalité -, se permettent de bâillonner un président élu.

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Revenons sur l’exclusion de Trump de Twitter.

Et sa suspension par Facebook et Snapchat aussi. Seule bonne nouvelle a priori : ce début de purge progressiste, expression des Social Justice Warriors, a suscité en France une large réprobation, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen.

  • La censure des idées contrevient à notre conception de la liberté d’expression comme exprimée dans l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. En général, cela n’empêche pas la gauche olfactive de réclamer que l’on fasse taire ceux qui irritent ses narines, de Polanski à Zemmour. Mais couper le sifflet à un président sortant qui a recueilli 72 millions de voix, c’est trop. Et ça ne peut qu’accroître la défiance de cet électorat qui pense que la démocratie est confisquée.
  • On en apprend plus sur le pouvoir exorbitant d’entreprises privées qui sont en outre des monopoles. Cette oligarchie digitale (selon les dires de Bruno Le Maire) décide qui peut s’exprimer sur l’agora planétaire, fait la police de la pensée et du débat. En plus, celle-ci a l’indignation sélective : de ce que l’on sait, les insulteurs de Mila n’ont pas subi le sort de Trump.

Mais alors, faut-il tout laisser dire ? 

C’est le fameux serpent de mer de la régulation. Sur le papier c’est simple : à chaque pays de définir les limites de la liberté d’expression et de les faire respecter. 

Car les réseaux sociaux sont des médias. Ils doivent donc être soumis au droit de la presse et au contrôle du juge. Sauf que poursuivre et sanctionner les millions de messages délictueux exigerait des moyens énormes. Il faudrait donc obliger les plateformes à faire appliquer la loi. Ces mêmes plateformes à qui on n’arrive même pas à faire payer des impôts.

Est-ce un problème sans issue ?

En tout cas, entre les États et les GAFA, le rapport de forces est clairement favorable aux seconds. Cependant n’oublions pas que leur pouvoir, ils le tiennent de nous. Nous les milliards d’utilisateurs qui ne peuvent plus vivre sans eux. Et nous qui sommes suspendus à ce que pensent ou disent les réseaux sociaux.

On peut penser qu’ils sont plus nuisibles qu’utiles, qu’ils ont entraîné un effondrement dramatique de la parole publique mais personne n’accepterait qu’elle soit réservée à quelques intermédiaires agréés par un système médiatique qui, de plus, a largement contribué à invisibiliser les populations périphérisées. Autant dire qu’aucun gouvernement démocratique n’osera fermer ou suspendre Twitter ou Facebook.

On voudrait une baguette magique qui nous ramène au monde d’avant Twitter. Mais désolée, il n’y en a pas. Nous avons créé un monstre. Il nous faut vivre avec.