Élisabeth Lévy - "Le vrai scandale, c'est la politique d'apaisement de l'UE vis-à-vis d'Erdogan"

La scène a fait le tour des médias et des réseaux sociaux. De prime abord, on se dit que le président truc, Erdogan, est profondément sexiste en refusant de céder un fauteuil à Ursula von der Leyen. Ensuite, on apprend que c'est plus complexe que cela. Peu importe, reste le fait que l'Europe fait des courbettes à celui qui use du chantage aux frontières. Et pas seulement.

La scène, plus que loufoque, est tout un symbole. (Crédits : AFP Photo / Turkish presidential press service)

Revenons donc sur le « SofaGate ».

Mon biais cognitif a encore frappé. J’ai vu ce que je crois. L’image de Recep Tayyip Erdogan et de Charles Michel campés sur leurs fauteuils pendant qu’Ursula Von der Leyen ne savait pas où se mettre, avant d’être reléguée sur un canapé m’a fait bouillir de rage. Et a confirmé deux convictions : l’islam politique a un problème avec l‘égalité des sexes, l’Union Européenne est un paillasson politique sur lequel la Turquie s’essuie ouvertement les pieds. 

Or, il ne s’agissait pas d’un camouflet d’Erdogan mais d’une bisbille entre la présidence du Conseil européen (autrement dit, la représentation des États) et celle de la Commission. Le protocole du Conseil a tiré le premier donc rien n’a été prévu pour Von der Leyen. Malveillance ou acte manqué, on ne sait pas. Ce qui choque, c’est que Charles Michel ait manqué à la galanterie minimale et qu’il n’ait pas invité sa partenaire de réunion à prendre sa place. Il est tout aussi choquant qu’elle-même ne soit pas partie avec fracas. Cela ridiculise nos leçons de maintien sur l’égalité des sexes.

Donc, beaucoup de bruit pour rien ? 

Le scandale, c’est la politique d’apaisement de l’UE vis-à-vis de la Turquie. Erdogan a multiplié les provocations vis-à-vis de la Grèce en Méditerranée, il bloque toute solution à Chypre, utilise les immigrés turcs comme une force de déstabilisation potentielle. Et il fait chanter l’UE, terrifiée de le voir ouvrir ses frontières, ce qui reviendrait à laisser passer les 3,6 millions de réfugiés syriens présents en Turquie.

Dans ce climat, c’est le voyage qui était une faute. Un ex-ambassadeur de l’UE en Turquie affirme dans Le Figaro : « les Européens vont en Turquie avec un plateau d’argent chargé de présents, comme les émissaires allaient au palais de Topkapi au temps de l’empire ». Ils acceptent de discuter visas, union douanière. En prime, Erdogan se fiche ouvertement de nos pudeurs droits-de-l’hommistes quand il quitte la convention d’Istanbul sur les violences faites aux femmes, fait arrêter dix ex-amiraux et un député kurde, quelques jours avant l’arrivée des Européens. 

La condition des femmes en Turquie est très problématique. Cependant, ce que montre ce “Sofagate”, ce n’est pas qu’Erdogan ne respecte pas les femmes, mais qu’il ne respecte pas l’Europe. Quand l’Europe ne se respecte pas elle-même, on ne peut pas lui donner tort.