"J'ai soigné des Daesh, en sachant très bien que leur durée de vie serait limitée"

Aude, secouriste française au sein de l'armée irakienne

Membre de l’équipe médicale de l'une des divisions de l’armée irakienne, Aude a pris part à la bataille de Mossoul contre Daesh. Elle était ce matin l’invitée du Grand Matin Sud Radio pour parler de son expérience.

Ancienne footballeur expatriée aux États-Unis, Aude est aujourd’hui membre de l’équipe médicale d'une des divisions de l’armée irakienne. Un parcours de vie extraordinaire qu’elle explique notamment, au micro de Sud Radio, par une révélation spirituelle. "Ce déclic, ça a été une rencontre avec le Seigneur. C’est une conversion radicale au christianisme qui date de 2004. J’avais senti l’appel pour les zones de combat, mais rien ne se précisait. En 2015, j’ai eu une confirmation et j’ai suivi les formations de secourisme en milieu hostile, milieu de combat, protection, protection rapprochée, etc. En 2016, la porte s’est ouverte. Je suis rentrée en contact avec une ONG américaine, chrétienne, qui fait du secours sur la ligne de front sans faire de différences entre les civils et les forces armées. J’ai passé cinq mois avec ce groupe, pendant lesquels j’ai rencontré une unité de l’armée irakienne et une autre des forces spéciales de la police irakienne. Ensuite, pour des raisons personnelles, je n’étais pas d’accord avec le leader de ce groupe, que j’ai donc quitté. Je suis partie seule, d’abord avec l’unité des forces spéciales de la police irakienne, mais le général de l’unité de l’armée irakienne me demandait de revenir. J’ai donc fini par accepter. Depuis, je n’ai pas quitté cette brigade", explique-t-elle.

"Quand c’est une question de vie ou de mort, ils ne font aucune différence"

Être une femme, qui plus est étrangère, dans l’armée irakienne est-il compliqué ? Pas du tout, à en croire Aude. "J’ai complètement été adoptée par cette division, c’est incroyable. Pour certains je suis devenue la sœur, pour d’autres un peu une mère (j’ai 40 ans). Cette armée a été reconstruite, de jeunes gens qui faisaient des études ont tout arrêté pour rentrer dans ce combat. Je fais partie à part entière de cette division. C’est même dur à expliquer… Ce sont des gens extraordinaires, d’une générosité incroyable. En tant que femme, je n’ai jamais eu aucun problème ! À la rigueur, ils étaient même contents parce que la plupart des civils qui fuyaient, c’étaient des femmes et des enfants. (…) En situation d’urgence on ne fait pas de différence. Ça m’est arrivé de soigner des hommes complètement nus, et quand c’est une question de vie ou de mort ils ne font aucune différence. Il y avait des femmes qui n’autorisaient pas qu’un homme les touche, par contre l’homme pouvait les toucher si j’étais présente", assure-t-elle.

Engagée dans l’armée irakienne, Aude ne nourrit cependant pas de fort ressentiment contre les combattants de l’État Islamique. "J’ai aussi de la compassion pour eux, ils sont perdus. Je ne peux pas témoigner sans parler de ma foi, et spirituellement ils sont perdus. Je ne suis absolument pas dans cette revanche. J’ai soigné des Daesh, j’en ai même soigné tout en sachant très bien qu’une fois qu’ils auraient donné leurs informations, leur durée de vie serait limitée... Il ne faut pas se voiler la face ! S’il avait fallu me défendre, ou défendre un de mes hommes ou des civils, j’aurais fait ce qu’il fallait, mais sans esprit de revanche. Ce sont des gens perdus, c’est tout...", affirme-t-elle.

"La Turquie fait un génocide à Afrine, et personne n’en parle parce qu’on a peur !"

Si la guerre contre l’État Islamique a perdu en intensité depuis bientôt un an, Aude souligne que les Irakiens sont bien conscients que tôt ou tard, un nouveau conflit surviendra. "On est aujourd’hui dans un temps un peu calme. En juillet, Mossoul est tombée, on a ensuite eu pas mal d’opérations dans différents endroits du pays, mais les combats sont terminés depuis février. Maintenant, on sait bien qu’il y a encore des cellules dormantes de Daesh. Ce sera maintenant plutôt du combat "d’intelligence". Mais le problème, c’est qu’il suffit de regarder la carte et les pays qu’ils ont autour. Ils sont toujours à la merci d’une situation qui dégénère avec la Syrie, avec l’Iran, avec la Turquie… (…) Ils savent très bien qu’ils sont entourés de pays qui risquent de s’affronter, et de s’affronter sur leur territoire. Si l’Iran veut attaquer Israël, il faudra qu’ils passent par l’Irak ! Quand il y a eu les frappes occidentales sur la Syrie, ils n’étaient pas contents ! Pourquoi ? Parce que si ça explose en Syrie, où vont aller tous les réfugiés ? En Irak...", déplore-t-elle.

Aude n’oublie pas par ailleurs de dénoncer fortement l’attitude de la Turquie dans ce conflit. "Regardez la Turquie ! La Turquie, personne n’en parle ! Ils sont en train de faire un génocide à Afrine, et personne n’en parle parce qu’on a peur ! Quand on allait dans les villages, on a vu que les combattants de Daesh étaient tous remontés vers le Kurdistan turc !", clame-t-elle. Et lorsqu’on lui fait remarquer que la Turquie est censée être en guerre avec Daesh et ne pas permettre l’entrée sur son territoire de ses combattants, la réponse est éloquente. "Oui, officiellement… Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier, mais il y a eu des passages...", conclut-elle.

Réécoutez en podcast l’interview d’Aude dans le Grand Matin Sud Radio

 

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