Bernard Lugan : "La colonisation française (...) reposait sur un substrat complètement idéologique"

Bernard Lugan, historien et auteur de Nouvelles incorrectes d'une Afrique disparue, aux éditions La nouvelle libraire, était l’invité d’André Bercoff le 28 octobre 2021 sur Sud Radio dans son rendez-vous du 12h-14h, "Bercoff dans tous ses états".

Bernard Lugan
Bernard Lugan, invité d’André Bercoff dans "Bercoff dans tous ses états” sur Sud Radio.

Toutes les nouvelles écrites dans son recueil, Bernard Lugan les a vécues. "J’ai vécu plus de 40 ans en Afrique mais cette Afrique disparue, j’y ai vécu pendant 12 ans", explique-t-il. "Je suis arrivé au Rwanda en 1972, j’en suis parti en 1983 et j’ai eu mes périodes d'Afrique du Sud, Afrique centrale, Sahel, etc.", continue l’historien spécialiste de l’Afrique au micro de Sud Radio. Dans ce livre, "j'ai résumé un certain nombre d’anecdotes, dans lesquelles j’ai voulu mettre en évidence des personnages énormes". Il s’agit de "personnages qui n’existent plus aujourd’hui et que j’ai eu le privilège de côtoyer pendant ces dix ans de Rwanda", explique Bernard Lugan. "Il y aura un deuxième tome", prévient-il.

"La grande originalité de ce Rwanda quand j’y suis arrivé en 1972, c’est que l’on n’avait pas l’impression que le pays était déjà indépendant", juge Bernard Lugan. "Alors que dans l’Afrique de l’Ouest, la mutation avait été faite", explique l'historien. Il explique également que "les grands blancs ce sont les blanc qui sont restés blanc en Afrique, à l’anglaise". "Le grand blanc qui avait son élégance, qui avait sa façon de vivre, qui ne cherchait pas à gagner de l’argent, qui vivait tel qu’il était selon ses principes, selon son élégance, sa classe, etc.", continue l’auteur de Nouvelles incorrectes d'une Afrique disparue. "C’était très Anglais ça. Ça existait aussi en Afrique Française mais beaucoup moins". "Or, quand je suis arrivé dans cette Afrique de l’Est, j’ai rencontré encore de ces grands blancs", raconte Bernard Lugan. "Evidemment, j’ai sympathisé avec eux tout de suite", explique-t-il, "et ce sont toutes ces aventures que je raconte. Elles sont assez extraordinaires effectivement, parce que l'on n’a pas l’impression que si près de nous, et après l’indépendance, de tels personnages pouvaient avoir les rôles qu’ils ont eu".

 

"La colonisation anglaise a laissé des habitudes et la colonisation française a laissé des certitudes"

"Ces hommes vivaient un peu selon le principe du Maréchal Lyautey", explique Bernard Lugan au micro de Sud Radio. "À l’époque où Léon Blum disait : ‘Il est du devoir des races supérieures d’apporter la civilisation aux races inférieures’, le maréchal Lyautey disait : ‘mais ils ne sont pas inférieurs, ils sont autres", explique l’historien. Avec les grands blancs, "nous sommes dans l'ethno-différencialisme. C’est-à-dire que les Africains étaient tout à fait ravis de voir ces blancs qui étaient des blancs et qui considéraient les Africains comme des vrais Africains", explique-t-il. "Ce n’était pas la culture woke", ironise-t-il. "La grande différence, c’est qu’à l’époque, ces blancs étaient des blancs qui étaient certes Africains, mais qui restaient européens. Et ça c’est fondamental", ajoute-t-il.

"C’est la différence entre la colonisation anglaise et la colonisation française", raconte Bernard Lugan. "La colonisation anglaise a laissé des habitudes et la colonisation française a laissé des certitudes", explique l’historien. "Nous avons été trop idéologues. Nous avons essayé de changer l’Homme", juge-t-il. "Les anglais n’ont pas cherché à changer l’Homme". "N’oublions pas que la colonisation française, contrairement à ce que disent ceux qui la critiquent, n’était pas du tout une colonisation qui était faite sur des principes économiques mais reposait sur un substrat complètement idéologique", explique l’auteur de Nouvelles incorrectes d'une Afrique disparue. "La France, héritière de la révolution de 89 et des principes universalistes démocratiques, ne pouvait pas avoir l’égoïsme de garder ses principes pour elle", ironise l’historien. "Il fallait qu’elle les exporte à l’étranger".

 

"Nous avons voulu faire des Algériens des Français à part entière"

"Ce phénomène est tout à fait intéressant parce que la France va porter les termes de la loi démocratique", explique Bernard Lugan. Cela a pour résultat que dans les anciennes "colonies françaises, c’est un peu la catastrophe aujourd’hui". "Parce que nous n’avons pas dans les anciennes colonies anglaises ce décalage intellectuel qui existe chez les élites francophones de nos anciennes colonies", juge Bernard Lugan. "Les Britanniques ont laissé en place des structures", explique-t-il. "Sauf dans les colonies de peuplement comme la Rhodésie ou une petite partie du Kenya, partout ailleurs, les anglais étaient très peu nombreux. Il y avait quelques officiers, quelques commerçants. Ils ont laissé en place toute les structures et quand l’indépendance s’est faite, qui est arrivé au pouvoir dans ces pays ? Ce sont les anciens chefs traditionnels", explique l’auteur de Nouvelles incorrectes d’une Afrique disparue au micro de Sud Radio.

"Chez nous, le seul pays dans lequel l’ancien chef traditionnel est arrivé au pouvoir, c’est le seul pays qui a marché un certain temps. C’est la Côte d’Ivoire", juge Bernard Lugan. "Partout ailleurs nous avons cassé les élites et créé de fausses élites au lieu des chefs traditionnels, nous avons mis des gens qui sortaient de nos écoles d’instituteurs ou de nos écoles normales", explique le spécialiste de l’Afrique. "L’autre grande exception c’est Lyautey et le Maroc", continue l’historien. "Quand les Français quittent le Maroc, qui sont les autorités, qui sont les élites marocaines qui prennent le pouvoir ? Les familles qui étaient au pouvoir avant le début du protectorat", explique-t-il. "Pas en Algérie. Le drame de l’Algérie c’est que nous avons jacobinisé l’Algérie. Nous avons voulu faire des Algériens des Français à part entière. Et, pour faire des Français à part entière, nous avons cassé les structures de la chefferie comme nous avons cassé la langue bretonne, comme nous avons cassé toutes nos provinces au nom de l'universalisme Jacobin républicain", juge Bernard Lugan. "Résultat : lorsque nous sommes partis d’Algérie, les dernières élites algériennes, et d’ailleurs pro Françaises, ont été massacrées par le FLN. Qui est arrivé au pouvoir ? Des parvenus. D’où l'échec complet de l’Algérie par rapport au Maroc et à la Tunisie qui ont gardé les élites", explique l’auteur de Nouvelles incorrectes d’une Afrique disparue.

 

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