Cette nouvelle étape intervient toutefois dans un contexte de critiques croissantes concernant la place dominante de la plateforme dans le système de santé français et les questions liées à la protection des données médicales à l’ère de l’intelligence artificielle.
Doctolib entre sur le marché britannique par la grande porte
Fondée en 2013, Doctolib s’est imposée en quelques années comme l’un des acteurs majeurs de la santé numérique en Europe. L’entreprise revendique aujourd’hui plus de 500.000 professionnels de santé utilisateurs et 90 millions de patients répartis dans plusieurs pays européens.
Début mai 2026, le groupe français a annoncé l’acquisition de Medicus, une société londonienne développant des logiciels de gestion clinique pour les médecins généralistes du National Health Service (NHS), le système public de santé britannique. Cette opération marque l’entrée officielle de Doctolib sur le marché britannique, l’un des plus importants d’Europe. Le groupe prévoit d’y investir plus de 100 millions de livres sterling dans les prochaines années, de recruter 150 collaborateurs à Londres et d’y créer un centre de recherche et développement dédié aux soins primaires.
Pour Doctolib, l’objectif est de transposer au Royaume-Uni les outils numériques déjà déployés en France, en Allemagne ou en Italie : gestion des rendez-vous, dossiers médicaux, automatisation administrative et assistants basés sur l’intelligence artificielle. Medicus constitue une porte d’entrée stratégique puisqu’il s’agit du premier nouveau système clinique approuvé par le NHS depuis vingt-cinq ans.
Mais cette croissance nourrit également des inquiétudes. Au micro de Sud Radio, Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la Fédération des Médecins de France, s’inquiète notamment de la position acquise par la plateforme. "J'avais posé la question à Nicolas Revel, qui était le directeur de la Caisse d'Assurance maladie à l'époque. Je lui ai dit : 'Écoutez, parti comme c'est parti, Doctolib va avoir une position hégémonique en France et va tout réglementer'. Et il m'avait dit : 'Oui, je sais, mais malheureusement, le coup est parti, c'est trop tard'. Et je trouve dommage que les professionnels de santé ne se saisissent pas de ça."
Jean-Paul Hamon n'apprécie pas la prise de rendez-vous en ligne par principe. "Les prises de rendez-vous en ligne, c'est sûr que c'est une chose qui peut se développer. Moi, personnellement, je préfère payer un secrétariat présidentiel dans mon groupe de cinq médecins généralistes 72 heures par semaine. Parce qu'on connaît les patients, on peut ajuster les rendez-vous en fonction de leurs pathologies, en fonction de ce qu'on sait d'eux. Mais franchement, la position hégémonique de Doctolib et le développement des téléconsultations en France désorganisent le système de soins, et on devrait en prendre conscience", fait-il valoir à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
Des "gogo-thérapeutes" toujours présents sur Doctolib
La plateforme est également confrontée à des interrogations sur la qualité des praticiens référencés dans son annuaire. "Vu les moyens qu'ils ont, ils pourraient faire preuve d'un peu plus de rigueur. J'ai vu une patiente qui est venue trois semaines après avoir passé son IRM qui confirmait l'endométriose, et qui a consulté un ostéopathe sur Doctolib qui a prétendu lui remonter les organes pour la soigner et une naturopathe qui l'a mise au régime. Donc, c'est ce que j'appelle des 'gogo-thérapeutes'. Et Doctolib devrait normalement vérifier que ce sont réellement des professionnels de santé qui sont sur leur site. Et là, visiblement, malgré leurs finances prospères, ils ne reculent pas devant un abonnement d'une personne qui n'a rien à voir avec un professionnel de santé", raconte Jean-Paul Hamon au micro de Sud Radio.
Et les histoires farfelues au sujet de Doctolib ne s'arrêtent pas là. "Je voudrais aussi rappeler une anecdote d'un maire des Côtes-d'Armor qui voulait désespérément un médecin dans sa commune. Et qui, par désespoir, et pour faire parler de sa commune, avait prétendu avoir recruté un druide. Et les patients sont tellement perdus que quand ils ont découvert le canular, les rendez-vous du druide pour une semaine étaient déjà complets. Donc, Doctolib devrait faire preuve d'un peu plus de rigueur. Et faire en sorte de s'assurer que les gens qui sont sur son annuaire sont réellement des professionnels de santé", estime Jean-Paul Hamon.
Avec l'accord du patient, Doctolib utilise les données de la consultation pour entraîner une IA
Parallèlement, une récente enquête du Canard Enchaîné a relancé les débats sur l’utilisation de l’intelligence artificielle et sur les flux de données transitant par les infrastructures numériques du groupe. Doctolib assure de son côté respecter les réglementations européennes en matière de protection des données de santé et souligne que ses solutions d’IA sont développées dans un cadre fortement encadré.
Pour Jean-Paul Hamon, la question du secret médical demeure essentielle. "C'est la déliquescence de notre système de santé. On voit fleurir des plateformes de téléconsultation où des médecins qui ne vous connaissent pas peuvent vous donner une consultation en trois minutes sans même pouvoir vous examiner, et avec des interrogatoires minimum. J'ai entendu que Doctolib avait un contrat avec une société californienne. Je vous invite à relire un article qui avait été publié dans Télérama où Doctolib avait obtenu le statut d'hébergeur de données de santé sans en avoir vraiment les critères. Et cela, sur des serveurs Amazon situés en Allemagne. Donc je sais bien que maintenant, avec Facebook et compagnie, les gens ne se préoccupent pas trop du secret de leur vie privée. Mais le secret médical est quelque chose qui est capital. Les gens devraient réfléchir. Ils ont une position hégémonique sur le territoire, et la protection des données médicales est quelque chose de vital", rappelle-t-il au micro de Sud Radio.
Entre ambitions internationales, innovations technologiques et interrogations sur son influence grandissante, Doctolib apparaît plus que jamais comme un acteur central de la transformation numérique des systèmes de santé européens. Ses prochaines décisions seront scrutées de près, tant par les professionnels de santé que par les autorités chargées de protéger les données des patients.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.