À Saint-Caradec, il reste « le petit Alexandre ». À Loudéac, celui qui a appris à courir après le peloton avant de devenir l’un des meilleurs paracyclistes du monde. Victime d’un AVC à la naissance, Alexandre Léauté a grandi avec une hémiplégie du côté droit. Il a fait du vélo son terrain de liberté, puis sa profession, collectionnant les titres mondiaux et les médailles paralympiques. Mais derrière le champion se cache une histoire de famille, de Bretagne, de dépassement et de transmission.
À Saint-Caradec, petite commune des Côtes-d’Armor où il est né en 2000, le vélo est presque une seconde langue. Alexandre Léauté l’a appris très tôt, dans le sillage de son père, lui aussi passionné de cyclisme. Alexandre marche tard, à plus de deux ans. Puis, vers trois ans, certains signes deviennent impossibles à ignorer : le poing droit reste fermé, le talon droit ne touche pas le sol. Une IRM révèle des lésions cérébrales.
« Mon handicap est presque devenu une force »
L’AVC a laissé des séquelles importantes. Aujourd’hui encore, Alexandre Léauté estime avoir perdu environ 95 % de sa puissance musculaire du côté droit. Mais il refuse de raconter son histoire uniquement sous l’angle du handicap. « C’est de naissance, donc j’ai appris à vivre avec, et aujourd’hui c’est presque devenu une force », explique-t-il au site de la Fédération Française Handisport. Une phrase qui dit beaucoup du personnage.
Pendant longtemps, Alexandre ne se perçoit pas comme différent. « J’ai toujours vécu comme ça donc pour moi, tout le monde était comme moi et il n’y avait pas de différence », raconte-t-il à des élèves de Loudéac. La différence, il la découvre surtout à l'école, avec les mauvaises blagues et les regards. Il porte alors des chaussures orthopédiques, différentes de celles des autres enfants. « Je l’ai vraiment découvert quand je suis arrivé au collège avec les moqueries, se souvient-il. Si j’en suis là, c’est aussi grâce à mon handicap : est-ce que j’aurais fait tout ça si je n’avais pas été handicapé ? Je ne pense pas. Cela fait partie de moi maintenant. »
Un corps qui ne fonctionne pas de manière symétrique
Comme son père, Alexandre aime donc le cyclisme. Il commence véritablement à s’y intéresser au début de l’adolescence, après avoir pratiqué le football. À 14 ans, il rejoint le VCP Loudéac et participe d’abord à des compétitions avec les valides. « Je n’ai jamais fait d’éclats, mais j’ai toujours fini les courses », se souvient-il de ses premières années de compétition. Mais Alexandre met un point d'honneur à finir toutes ses courses, s'accroche et continue, la tête dans la guidon.

A l’époque, Alexandre ne connaît presque rien au handisport et au para-cyclisme. « Je ne connaissais pas le handisport, précise-t-il. Je ne l’ai vraiment découvert qu'en 2018 ». Une découverte qui va changer sa vie. Sur un vélo, pourtant, rien n’est simple. Sa jambe droite ne possède qu’une infime partie de la puissance de la gauche. Les tests médicaux permettent de mesurer précisément l’ampleur de son handicap : environ 95 % de force en moins dans la jambe droite ! Alexandre doit donc composer avec un corps qui ne fonctionne pas de manière symétrique. « Quand je pédale, ma jambe gauche entraîne la droite », explique-t-il. Son vélo est lui aussi adapté. n’utilise pas sa main droite, « le système de freins et les vitesses sont placés à gauche ». Mais à mesure que les années passent, cette mécanique particulière devient presque naturelle.
Champion paralympique à seulement 20 ans
Le jeune Breton va alors gravir les marches à la vitesse grand V : il intègre d'abord le Pôle France, puis rejoint l’équipe de France et découvre le très haut niveau. « Au départ, je pensais que ça resterait un loisir toute ma vie, un sport pour être avec les copains après les cours. Puis j’ai découvert le paracyclisme en 2017 sur des Coupes de France, j’ai vu que mon niveau n’était pas mal du tout. » Quelques années plus tard, le loisir est devenu un métier. Et le jeune coureur, un champion du monde.
En 2019, puis en 2020 et 2021, les titres mondiaux s’accumulent. Mais c’est aux Jeux de Tokyo, à seulement 20 ans, que le grand public français découvre véritablement Alexandre Léauté avec 4 médailles pour une première participation, dont l’or en poursuite individuelle C2. À l'arrivée, sa première Marseillaise résonne. « C’était génial d’entendre La Marseillaise et j'espérais déjà la faire retentir de nouveau lors des Jeux de Paris en 2024. » Trois ans plus tard, le rêve deviendra réalité. Puissance deux.
"A Paris, c'était une masterclass"
Paris devait être le grand rendez-vous de sa carrière. Il devient un moment fondateur. Devant des milliers de spectateurs, dont de nombreux Bretons venus de Saint-Caradec et de Loudéac, Alexandre Léauté décroche quatre nouvelles médailles, deux en or et deux en bronze. Dans le Vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines, l'ambiance l'électrise, le sublime, le dépasse. « C’était grandiose, se rappelle-t-il. Je pense que c’était fou, c’était une masterclass comme j’aime le dire. Je n’ai jamais vécu ça et je pense que je ne suis pas près de le revivre. C'est même la première fois de ma vie que je n’entendais pas mon entraîneur sur le bord de la piste ! ».
En 2025, il continue sur sa folle lancée avec cinq nouveaux sacres mondiaux qui portent son total (astronomiques) à 25 ors planétaires ! Le quotidien L’Équipe le désigne alors pour la troisième fois consécutive « Champion des champions » dans la catégorie para-sport. Pourtant, Alexandre Léauté n'a pas le sentiment d'être arrivé. En rencontrant des élèves à Loudéac quelques années plus tôt, il expliquait déjà : « Je ne suis jamais content de moi parce que j’en veux toujours plus. » Et d'ajouter : « Quand j’ai gagné une compétition, il y a toujours des points négatifs et ce sont les points négatifs que je relève pour essayer d’être encore le meilleur possible ! » Une obsession qui explique l'épaisseur de son palmarès actuel, lui qui n'est aujourd'hui âgé que de 26 ans.
27 titres de champion du monde !
Le printemps 2026 lui impose pourtant une toute autre épreuve. Le 17 avril, Alexandre Léauté chute à l’entraînement et se fracture le col du fémur. Même pas mal ! Cinq mois plus tard, il est de retour presque plus fort que jamais à l'occasion des Championnats du monde à Huntsville, aux États-Unis. Il débarque sans certitude sur son niveau, mais fait parler les watts et le talent. Deux courses, deux victoires et deux nouveaux titres mondiaux. Un 26e titre sur le contre-la-montre, puis un 27e sur la course en ligne. Cinq mois seulement après sa fracture, il signe l’un des retours les plus spectaculaires de sa carrière. « Ce n'était clairement pas gagné, confie-t-il à son retour en France. Je suis reparti d’extrêmement bas après la blessure. Je ne savais pas où me situer. J'y suis allé avant tout pour prendre du plaisir, faire de mon mieux... mais j'ai gagné et je ne m'en suis pas privé ! ».
Mais finalement, le plus beau chapitre de son histoire n’est peut-être pourtant pas celui des médailles. À mesure que sa notoriété grandit, Alexandre Léauté est devenu un modèle pour ceux qui, comme lui, grandissent avec un handicap. « Si je peux être un exemple, c'est avec grand plaisir, insiste-t-il. Je visite de nombreuses écoles pour parler du parasport et du sport en général, et pour sensibiliser à ces sujets. Quand j’ai commencé, je n’ai pas eu la chance d’avoir des mentors qui m’aidaient et qui me mettaient sur la voie alors j'essaye de transmettre au maximum. »