La mobilisation annoncée ce samedi traduit une colère importante dans le pays. Comment analysez-vous l’état de la France aujourd’hui ?
Je crois que, malheureusement, comme souvent dans notre histoire, il existe une tentation de la violence, qu’il faut absolument combattre. Mais derrière cette montée de la colère et cette forme de désespoir, il y a une réalité : la France se trouve aujourd’hui dans une impasse complète.
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La France se trouve dans une impasse complète »
Le pays traverse une crise financière, même s’il existe un déni important à ce sujet. Il suffit de regarder les débats parlementaires pour constater que la gravité de la situation n’est pas véritablement prise en compte.
Pourquoi estimez-vous que la France est entrée dans une crise financière ?
Il faut comparer notre situation à celle de l’Italie en 2011-2012, au moment où le pays a basculé dans la crise financière, entraînant le départ de Silvio Berlusconi.
À l’époque, l’Italie affichait une dette publique représentant environ 120 % de son PIB, des taux d’intérêt à 7 %, un écart de taux de 150 points de base avec l’Allemagne et un déficit public de 4,6 % du PIB.
Aujourd’hui, la France présente, selon les chiffres que j’évoque, un niveau d’endettement comparable, des taux autour de 5 %, un écart de taux avec l’Allemagne de 140 points de base et un déficit public de l’ordre de 5,4 à 5,5 % du PIB.
La comparaison est préoccupante. Pourtant, lorsque l’on observe les discussions budgétaires, on a le sentiment que rien ne change.
Le budget permet-il réellement de redresser les comptes publics ?
Non. Ce n’est pas un budget de redressement. On part d’un déficit de l’ordre de 5 % du PIB pour aboutir à un déficit qui pourrait se situer entre 5,5 et 6 %.
Le Parlement a supprimé des mesures d’économies qui étaient déjà relativement limitées. Dans le même temps, de nouveaux impôts apparaissent alors que l’économie française est pratiquement à l’arrêt.
Nous continuons donc à accumuler les déficits sans engager les transformations nécessaires pour rétablir durablement les finances publiques.
« La France attend un choc venu de l’extérieur »
Comment expliquez-vous l’incapacité des responsables politiques à s’attaquer au problème ?
Je crois que la classe politique française a fait un choix très clair : elle considère qu’elle n’est pas capable de régler les problèmes du pays et attend désormais le choc.
Elle semble attendre que la France soit restructurée de l’extérieur, à travers un plan d’ajustement qui pourrait venir de la Banque centrale européenne, de l’Union européenne et, éventuellement, du Fonds monétaire international si la situation devait aller jusqu’à des annulations de dette.
C’est un choix terrible. D’abord parce qu’il traduit une défaillance de notre démocratie. Ensuite parce qu’il constitue un abandon de souveraineté considérable.
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La Ve République, telle que l’avait conçue le général de Gaulle, repose au contraire sur l’idée que la France doit pouvoir répondre aux crises en toutes circonstances et conserver la maîtrise de son destin grâce à ses institutions et à la solidité de l’État.
Aujourd’hui, cette capacité est mise à mal.
« L'Allemagne prépare un plan de restructuration de la France »
Quelle est la situation de la dette française et pourquoi vous inquiète-t-elle autant ?
Environ 60 % de la dette française est détenue par des acteurs étrangers, auxquels s’ajoutent les quelque 20 % que je rattache à la BCE. Cela signifie qu’une très grande partie de notre dette dépend de créanciers extérieurs.
Nous devons théoriquement emprunter 340 milliards d’euros l’année prochaine. Par ailleurs, le ministre des Finances a lui-même indiqué que la France n’avait plus accès au financement à trente ans dans les conditions évoquées.
La situation est donc critique. Nous dépendons de plus en plus des conditions auxquelles les marchés acceptent de nous prêter de l’argent.
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Existe-t-il encore une possibilité d’éviter une crise majeure ?
Oui, à condition de prendre conscience de la gravité de la situation et de présenter un véritable budget de redressement.
Il faudrait ramener le déficit autour de 4 %, voire de 3 % du PIB. Mais nous n’en prenons pas le chemin.
Pendant ce temps, des plans d’ajustement sont préparés à l’extérieur de la France, notamment en Allemagne et au niveau européen, alors que les responsables politiques et administratifs français ne semblent pas suffisamment se préparer à cette éventualité.
Le risque est de devoir subir des décisions élaborées ailleurs plutôt que de choisir nous-mêmes les réformes nécessaires.
« L’État est à la fois obèse et impuissant »
Vous estimez que la crise financière se double d’une crise économique et sociale. Quels en sont les symptômes ?
Le blocage est complet. Sur le plan économique, la croissance est insuffisante et la création d’emplois s’essouffle. Je considère également que les sorties de capitaux constituent un signal préoccupant.
Sur le plan social, la paupérisation de certains territoires et d’une partie de la population est une réalité. En richesse par habitant, la France se situerait, selon les chiffres que j’avance, 7 % en dessous de la moyenne de l’Union européenne. Elle occuperait également le 34e rang mondial pour cet indicateur.
À cela s’ajoute une crise politique devenue aiguë depuis la dissolution de 2024. Le pays est confronté à une paralysie institutionnelle et à un État que je décris comme étant à la fois obèse et impuissant.
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Comment expliquer ce paradoxe d’un État qui prélève beaucoup, mais dont les services publics fonctionnent mal ?
C’est précisément l’une des grandes contradictions françaises.
L’État prélève environ 52 % de la richesse qui transite dans l’économie française, selon le chiffre que je cite. C’est un niveau exceptionnellement élevé parmi les économies développées.
Pourtant, les résultats ne sont pas à la hauteur de cette dépense. L’éducation rencontre de grandes difficultés, le système de santé est sous tension, l’ordre public est fragilisé et la justice peine à fonctionner correctement.
Il existe donc un problème d’efficacité de la dépense publique. Les Français supportent une pression considérable, mais ils ne retrouvent pas toujours cette contribution dans la qualité des services qui leur sont proposés.
Nous ne pouvons pas continuer à demander toujours davantage aux contribuables sans nous interroger sur l’utilisation de l’argent public.
La colère des Français vous paraît-elle donc légitime ?
Elle s’explique par ce décalage entre le niveau des prélèvements et les résultats obtenus. Il ne suffit pas d’augmenter les moyens pour résoudre tous les problèmes.
Il faut aussi s’interroger sur l’organisation de l’État, sur le fonctionnement des administrations et sur leur capacité à remplir leurs missions.
La France traverse un moment de bascule. Comme le rappelait le général de Gaulle en 1958, le choix se situe entre le miracle et le sursaut. Notre histoire est faite de hauts et de bas vertigineux. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase particulièrement difficile.
« Le prochain président risque d’avoir les mains liées »
Une élection présidentielle doit avoir lieu dans cinq mois. La France peut-elle attendre cette échéance pour agir ?
Il n’est pas certain que la crise financière attende l’élection présidentielle. Elle peut survenir avant.
Si cela se produit, les conséquences seront immédiates. Mais même si la crise n’éclate pas d’ici là, la personne qui arrivera à l’Élysée se retrouvera dans une situation extrêmement compliquée.
Quelles que soient ses convictions et ses promesses de campagne, elle risque de ne plus disposer de la liberté d’action nécessaire pour mettre en œuvre son programme.
Vous faites un parallèle avec la crise grecque et Alexis Tsipras. Pourquoi ?
Alexis Tsipras est arrivé au pouvoir en Grèce avec un programme très marqué à gauche. Il a tenté d’établir un rapport de force avec les créanciers, notamment en organisant des référendums.
Mais il s’est retrouvé face à une réalité financière incontournable. Il a dû choisir entre accepter un plan d’ajustement imposé par les créanciers et prendre le risque d’une sortie de l’Union européenne et de la zone euro.
Le programme d’ajustement a été extrêmement douloureux. La Grèce a perdu 24 % de son PIB et le chômage a atteint 30 %, dans une crise comparable, par son ampleur, à celle des années 1930.
À terme, cependant, le pays a pu se redresser. La Grèce a notamment retrouvé en 2025 son niveau de pouvoir d’achat de 2008, selon les chiffres que je cite.
L’exemple italien est également éclairant : l’Italie a retrouvé en 2022 son niveau de richesse de 2012. Ces trajectoires montrent combien une crise financière peut laisser des traces durables.
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Quel enseignement la France doit-elle tirer de ces exemples ?
Il faut comprendre qu’une restructuration imposée de l’extérieur coûte beaucoup plus cher qu’un redressement organisé par le pays lui-même.
Si nous prenons les bonnes décisions ici, nous pouvons mieux maîtriser leur calendrier, leur contenu et leurs conséquences sur l’emploi et la richesse par habitant.
L’enjeu est aussi démocratique. Les Français doivent conserver la maîtrise des choix qui engagent leur avenir.
Si nous attendons que les créanciers imposent leurs conditions, nous risquons de subir des mesures beaucoup plus brutales, sans avoir préparé la population à leurs conséquences.
« Il n’y a pas de véritable projet adapté à la gravité de la situation »
Les responsables politiques sont-ils préparés à cette éventualité ?
Je ne le crois pas. Les Français ne sont pas suffisamment préparés à l’hypothèse d’une crise financière majeure, parce que le sujet n’est pas véritablement porté dans le débat public.
Le choc pourrait donc être considérable, non seulement sur le plan économique et social, mais aussi sur le plan politique.
Il faudrait également mesurer les conséquences d’un déclassement de la France en Europe et dans le monde.
Si le pays devait aller jusqu’au défaut de paiement, les conséquences seraient encore plus graves. Le dernier défaut de paiement de l’État français remonte à 1797, sous le Directoire. Une telle issue aurait un coût considérable.
Les candidats à la présidentielle proposent-ils des solutions à la hauteur des enjeux ?
Pour l’instant, je ne vois pas de véritable projet adapté à la gravité de la situation française.
Il faudrait une personnalité, une équipe et des propositions capables d’engager des réformes profondes. Cela pourrait impliquer de renoncer à certaines dépenses ou à certaines politiques, ce qui suppose de faire des choix difficiles.
Or, le débat politique reste dominé par la multiplication des propositions et des candidatures. Nous devons pourtant nous demander comment rétablir les comptes publics et éviter une crise de financement.
Il ne suffit pas de promettre davantage de dépenses ou de nouvelles mesures. Il faut expliquer comment elles seront financées et comment la France pourra retrouver une trajectoire budgétaire soutenable.
« La France risque de mettre toute l’Europe en danger »
Cette crise potentielle intervient dans un contexte international particulièrement tendu. Est-ce un facteur aggravant ?
Absolument. Nous entrons dans une période marquée par le retour des rapports de force entre grandes puissances.
Les États-Unis de Donald Trump exercent une pression économique et commerciale, la Russie représente une menace militaire, la Turquie cherche à renforcer sa position régionale et la Chine exerce une concurrence économique considérable.
Dans ce contexte, une crise financière française serait particulièrement dangereuse.
Elle fragiliserait non seulement la France, mais également l’ensemble de l’Europe. Un pays qui perd sa capacité à financer ses choix économiques et stratégiques dispose de moins de marges de manœuvre pour défendre ses intérêts.
Pourquoi les partenaires européens ne feraient-ils pas de concessions à la France ?
Parce que la France finance une partie de ses dépenses grâce à l’argent de créanciers extérieurs.
Nous avons trop longtemps agi comme si les déficits pouvaient se creuser indéfiniment sans conséquences. Mais les créanciers ont leurs propres intérêts et ne sont pas tenus de nous accorder des conditions favorables si notre situation financière se dégrade.
Il faut donc mesurer la portée de nos décisions budgétaires. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’équilibre des comptes publics : c’est aussi notre capacité à rester une puissance autonome dans un monde de plus en plus conflictuel.
La France doit impérativement retrouver une stratégie cohérente et les moyens de la financer.
Quel est, finalement, le principal message que vous souhaitez adresser aux Français et aux responsables politiques ?
Il faut sortir du déni et regarder la situation en face.
La France dispose encore de moyens pour agir, mais elle doit engager rapidement un véritable redressement. Cela suppose des décisions difficiles, une remise à plat des dépenses publiques et une volonté politique claire.
Le plus important est de ne pas laisser la restructuration du pays être décidée de l’extérieur. Nous devons prendre nos responsabilités et préserver notre capacité à maîtriser notre destin.
C’est à cette condition que les réformes pourront être plus efficaces et moins coûteuses pour la population, l’emploi et la richesse nationale.
La France est à un moment décisif. Il faut un sursaut politique et économique avant que la crise ne nous impose des choix encore plus douloureux.