Barrage Top 14/Pro D2: un derby basque "à la vie, à la mort" entre Bayonne et Biarritz

Médailles et trophées de pelote basque se mêlent aux reliques de l'Aviron bayonnais sur les murs en lambris du bar-resto Tranquille, qui ne l'est pas tant que ça cette semaine avant le derby fratricide contre Biarritz, l'une des rivalités les plus acerbes du rugby français.

Thibault SOUNY - AFP

Médailles et trophées de pelote basque se mêlent aux reliques de l'Aviron bayonnais sur les murs en lambris du bar-resto Tranquille, qui ne l'est pas tant que ça cette semaine avant le derby fratricide contre Biarritz, l'une des rivalités les plus acerbes du rugby français.

Tenu depuis plus d'un demi-siècle par la même famille, juste en face du stade Jean-Dauger, l'établissement propose chaque midi, sans chichis, un menu unique garbure-entrée-plat-dessert-café à 14 euros. Sourire compris.

"C'est plus cher pour les Biarrots!", plaisante sous son tablier blanc maculé par la cuisine du jour le patron Nicolas Camino, pour mieux dédramatiser le match de barrage "à la vie, à la mort" que disputeront samedi "ses" Bayonnais chez le voisin honni avec comme enjeu colossal leur survie en Top 14.

Le derby basque de samedi était cette semaine au coeur des discussions dans les troquets de Bayonne

Le derby basque de samedi était cette semaine au coeur des discussions dans les troquets de Bayonne

Thibault SOUNY - AFP

De l'autre côté de l'enceinte, au bord de la grande route, un petit groupe de retraités tente d'apercevoir entre le grillage et les arbustes le dernier entraînement de leur équipe avant qu'elle ne parte se mettre au vert à l'écart de la ferveur grandissante en ville.

"On aurait préféré éviter tout ça, autant pour nous que pour Biarritz. Tout le monde a la trouille. Surtout ici, on a plus à perdre qu'eux", ne cache pas Étienne Bouro, supporter de 71 ans. "C'est un peu malsain, l'un va tuer l'autre".

Ce n'était pas qu'une expression pour Rob Linde lorsque, fraîchement arrivé à Bayonne en provenance d'Afrique du Sud, l'ancien deuxième ligne a reçu dans sa boîte aux lettres des menaces de mort avant son premier derby basque.

Les statues surplombant la mairie de Bayonne portent autour du cou un foulard aux couleurs de l'Aviron

Les statues surplombant la mairie de Bayonne portent autour du cou un foulard aux couleurs de l'Aviron

Thibault SOUNY - AFP

"Heureusement, je ne comprenais pas bien le français à l'époque", s'en amuse-t-il quinze ans plus tard sur la terrasse de son troquet des bords de Nive, le Bar Rémy. "Ça te montre l'intensité du derby. Il faut vraiment le vivre pour le comprendre".

"Déçu" de l'arrêté préfectoral interdisant aux débits de boisson du littoral de diffuser la rencontre, afin d'éviter les attroupements, le Bayonnais d'adoption s'attend tout de même à des célébrations en cas de victoire dans cette ville de 57.000 habitants qui "respire le rugby".

- 4,769 kilomètres -

4,769 kilomètres seulement séparent son stade Jean-Dauger du parc des sports d'Aguiléra, mais on a l'impression de basculer dans un autre monde en arrivant au bord des plages biarrotes, surplombées de luxueuses demeures.

Pause café, le 11 juin 2021 à Biarritz, pour l'ancienne mascotte du BO Robert Rabagny, alias "Geronimo"

Thibault SOUNY - AFP

"Bayonne est une ville industrielle et populaire alors que Biarritz a longtemps été un lieu de villégiature de l'aristocratie mondiale", explique José Urquidi entre les murs du musée historique du BO.

L'ancien trois-quarts centre, que tout le monde appelle "Julio", est à 85 ans l'une des mémoires du club. Il a co-écrit avec le regretté Jean-Louis Berho, une autre figure locale, l'ouvrage "Le derby basque. Histoires des frères ennemis".

Un voyage aux racines d'une rivalité un peu irrationnelle, nourrie au fil des décennies par les confrontations souvent "musclées" entre des joueurs, autrefois "payés des clopinettes", qui se retrouvaient pourtant en bons amis le lundi matin dans les mêmes usines, Turbomeca ou Bréguet (devenu Dassault).

L'engouement pour le derby se fait globablement plus discret dans la cité balnéaire de Biarritz qu'à Bayonne l'industrielle

L'engouement pour le derby se fait globablement plus discret dans la cité balnéaire de Biarritz qu'à Bayonne l'industrielle

Thibault Souny - AFP

Le rugby professionnel et ses "mercenaires" étrangers - "ils ne peuvent pas avoir les mêmes attaches" - ont selon Julio aseptisé sur le terrain l'antagonisme des voisins basques, qui ne survivrait qu'à travers leurs plus fervents supporters.

Au milieu des touristes revenus en nombre avec le soleil estival, l'ambiance est montée plus progressivement cette semaine à Biarritz, dont seuls quelques commerces du centre affichent dans leurs vitrines, sur fond de drapeau basque, le cri de ralliement "Aupa BO".

Des maillots rouge et blanc sont tout de même accrochés, pour la forme, sur la devanture du Royalty, l'élégante brasserie de l'ancien pilier international Pascal Ondarts, aussi fort en gueule que nostalgique du rugby d'antan - "l'argent a tout détruit".

Des supporters du BO à la terrasse d'un café de Biarritz, le 11 juin 2021

Des supporters du BO à la terrasse d'un café de Biarritz, le 11 juin 2021

Thibault SOUNY - AFP

Il n'y a pour lui plus la place aujourd'hui économiquement pour deux clubs du Pays basque au plus haut niveau, surtout Biarritz et sa population plus restreinte (25.000 habitants).

"Qu'est-ce qu'on fait si on monte? On n'a pas les moyens de se maintenir", estime l'hôtelier-restaurateur, blasé des provocations du nouveau président biarrot Jean-Baptiste Aldigé.

En conflit avec la mairie, le jeune dirigeant menace notamment de délocaliser son club à Lille. A 865,570 kilomètres du stade Jean-Dauger de Bayonne.

Par Sébastien DUVAL / Bayonne (AFP) / © 2021 AFP