Une policière intervenue après l'attentat de Nice déplore au procès l'"indifférence" de sa hiérarchie

Sur le terrain pendant plusieurs heures après l'attentat en Nice en 2016, une commandante de police qui n'a jamais pu reprendre son travail après le drame a déploré jeudi au procès la "coupable indifférence" de sa hiérarchie.

Thomas SAMSON - AFP/Archives

Sur le terrain pendant plusieurs heures après l'attentat en Nice en 2016, une commandante de police qui n'a jamais pu reprendre son travail après le drame a déploré jeudi au procès la "coupable indifférence" de sa hiérarchie.

"J'aimerais que mon témoignage serve à mon ministère pour prendre conscience de sa coupable indifférence à notre sort", a lancé Laure Sarraillon devant la cour d'assises spéciale, en référence à tous les policiers "primo-intervenants" après l'attentat, qui a fait 86 morts et plus de 450 blessés.

Cette femme de 51 ans, qui a travaillé dans la police pendant 22 ans, dont 16 à Nice, confie avoir "du mal à (se) considérer comme une victime", malgré le syndrome de stress post-traumatique qui handicape sa vie quotidienne.

Le 14 juillet 2016, elle n'était pas en service, mais s'est immédiatement portée volontaire en recevant les premières informations évoquant un "accident terrible" sur la Promenade des anglais, peu après 22H30.

Arrivée au commissariat à 23h10, elle est chargée de gérer le centre de commandement et de "faire l'interface avec l'état-major de la police judiciaire de Marseille" et les services de renseignement.

"Je me souviens des hurlements de mes collègues sur les ondes" (des appels radio), et des cris derrière eux", raconte cette mère de trois enfants - présents dans la salle - en costume vert, les cheveux attachés en chignon.

Le déroulé de l'attentat de Nice

Le déroulé de l'attentat de Nice

Sophie RAMIS, Simon MALFATTO, Kun TIAN, Thomas SAINT-CRICQ - AFP

Elle se souvient aussi de l'appel annonçant l'identité de l'assaillant, d'un autre prévenant du décès de leur collègue, le commissaire Emmanuel Groult, et de ceux, nombreux, de personnes à la recherche de proches.

Au petit matin, elle est envoyée sur la Promenade pour boucler avec des pare-vues cette scène de crime de deux kilomètres de long, alors que des badauds et des journalistes tentent encore de franchir les barrières installées.

- "Désespoir perceptible" -

"Pour la première fois de ma carrière, je sentais l'odeur du sang. J'étais totalement tétanisée par la certitude qu'il n'y avait rien de vivant autour de moi", ajoute l'ancienne policière, soulignant le "désespoir perceptible" des ses collègues de l'identité judiciaire qui procédaient aux constatations.

Avec toute la "tendresse" possible, elle demande aux familles encore présentes auprès de leurs morts de quitter les lieux, pour permettre à la police scientifique de faire son travail. Elle accompagne ensuite les véhicules mortuaires qui procèdent à la levée des corps.

"Le nombre et l'état des corps que j'ai vus ce jour-là, ça m'était insupportable", lâche cette professionnelle qui travaillait à la direction de la sécurité publique, pourtant habituée aux accidents de voiture et à l'annonce de mauvaises nouvelles aux proches.

Côtoyer "pendant des heures" ces morts "sans identité", sans "lien avec les familles", a fait naître un sentiment d'"impuissance", analyse-t-elle.

"J'ai surtout en tête le corps d'un petit garçon, qui portait la même tenue Décathlon que celle que je venais d'acheter pour mon fils".

Memorial aux victimes de l'attentat de Nice, le 15 juillet 2016 à Nice

Memorial aux victimes de l'attentat de Nice, le 15 juillet 2016 à Nice

Valery HACHE - AFP/Archives

Après avoir repris le travail comme si de rien n'était, les troubles du sommeil l'envahissent progressivement, puis les difficultés à respirer, les nausées, les crises d'angoisse.

"A aucun moment, qui que ce soit de la hiérarchie ne s'est préoccupé de savoir comment j'allais ni de me convier aux débriefings", regrette-t-elle.

Après son arrêt de travail, en janvier 2017, elle dit n'avoir pas reçu plus de soutien: "Ma hiérarchie n'a rien trouvé de mieux que de m'imposer une mutation" et "la seule fois où on m'a appelée, l'an dernier, c'était pour me dire de venir chercher mes affaires".

"Je pense à tous mes collègues (…) qui souffrent en silence (…) alors que nous n'étions en charge ni de la décision ni de la mise en place des dispositifs", conclut-elle, en référence aux nombreuses critiques contre le manque de sécurité ce soir-là.

Par Amélie BAUBEAU / Paris (AFP) / © 2022 AFP