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Un an après les émeutes, de difficiles enquêtes pour violences policières

Un an après avoir perdu "un morceau de crâne" lors des émeutes ayant secoué la France après la mort de Nahel, Sofiane (prénom modifié), 23 ans, vient d'apprendre que l'enquête sur sa blessure avait été classée sans suite.

Ludovic MARIN - AFP/Archives

Un an après avoir perdu "un morceau de crâne" lors des émeutes ayant secoué la France après la mort de Nahel, Sofiane (prénom modifié), 23 ans, vient d'apprendre que l'enquête sur sa blessure avait été classée sans suite.

Pas de vidéo concluante, ni de trace écrite: l'enquête a piétiné faute de preuves, comme souvent en matière de violences policières lors de violences urbaines.

Les investigations n'ont pas permis d'"identifier l'auteur du tir" ni de "déterminer avec certitude" qu'il provenait d'un lanceur de balles de défense (LBD), écrit le parquet de Paris dans un courrier adressé au plaignant le 31 mai, consulté par l'AFP.

"C'est honteux", a fustigé son avocate, Me Aïnoha Pascual. Le parquet s'en remet à "la parole de policiers auditionnés, alors qu'il aurait pu désigner un expert balistique et médical pour déterminer l'origine et la nature de la blessure", déplore-t-elle.

- "Tout devient blanc" -

27 juin 2023, Nahel, 17 ans, est tué d'une balle tirée par un policier lors d'un contrôle routier à Nanterre (Hauts-de-Seine). Une vidéo circule sur les réseaux sociaux, la France s'embrase.

Trois jours plus tard, Sofiane se rend dans le 19e arrondissement de Paris pour y voir sa petite amie, dit-il dans sa plainte consultée par l'AFP.

Pris dans une émeute et des pillages, il assure n'avoir été qu'un "observateur" et s'être réfugié dans un hall d'immeuble. Quand il en ressort vers 3H00 du matin, il est percuté par un tir, provenant d'un LBD selon lui. "Tout devient blanc dans ma tête", raconte le jeune homme, il s'effondre.

Des policiers le frappent alors avec des matraques et lui intiment "de dégager, de courir", affirme-t-il.

Une jeune fille se baisse en passant devant des policiers qui se préparent à disperser des manifestants avec des gaz lacrymogènes à Marseille le 1er juillet 2023, après une quatrième nuit d'émeutes en France à la suite de la mort de Nahel par un tir policier

Une jeune fille se baisse en passant devant des policiers qui se préparent à disperser des manifestants avec des gaz lacrymogènes à Marseille le 1er juillet 2023, après une quatrième nuit d'émeutes en France à la suite de la mort de Nahel par un tir policier

CLEMENT MAHOUDEAU - AFP/Archives

Hospitalisé, Sofiane subit une craniectomie, technique neurochirurgicale consistant à sectionner un ou plusieurs os du crâne. "J'ai le côté droit de la boîte crânienne qui est perdu, on m'en a enlevé un morceau", confie le jeune homme.

Un récit qui rappelle celui du jeune Hedi à Marseille, amputé lui aussi d'une partie du crâne après un tir de LBD et un déferlement de coups de poing et de pied de policiers alors qu'il se trouvait au sol. Quatre policiers ont été mis en examen.

Selon les chiffres obtenus par l'AFP, 40 enquêtes ont été confiées à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), pour des violences policières au cours de cette semaine d'émeutes, et au moins une à l'IGGN, son équivalent pour la gendarmerie, en particulier par les parquets de Marseille, Bobigny et Paris.

Plusieurs policiers ont été mis en examen, certaines enquêtes clôturées, selon une source proche du dossier.

A Marseille, le parquet a confirmé à l'AFP que "10 enquêtes ont été ouvertes dont cinq ont fait l'objet d'une ouverture d'information judiciaire".

- "Défouloir" -

Le 30 juin 2023, Sofiane "n'a pas été interpellé", relève Me Pascual. "Cela prouve qu'il n'était pas une menace pour les policiers, mais un défouloir en fin d'opération de maintien de l'ordre".

"L'ensemble des fonctionnaires de police porteurs de LBD sur le secteur (...) ont été auditionnés" mais ils n'ont pas pu "décrire précisément les émeutiers sur lesquels ils avaient tiré", explique le parquet dans son avis de classement.

Des voitures incendiées au pied de la cité Pablo-Picasso à Nanterre, le 30 juin 2023, à la suite d'émeutes trois jours après la mort de Nahel, 17 ans, dans cette ville à l'ouest de Paris

Des voitures incendiées au pied de la cité Pablo-Picasso à Nanterre, le 30 juin 2023, à la suite d'émeutes trois jours après la mort de Nahel, 17 ans, dans cette ville à l'ouest de Paris

Bertrand GUAY - AFP/Archives

Le ministère public rappelle aussi la difficulté d'identifier les tirs lors de cette soirée "particulièrement violente", avec de nombreux tirs de mortiers d'artifices et de répliques policières (LBD, lacrymogène...).

Les remontées d'informations obligatoires pour chaque tir des forces de l'ordre n'étaient pas assez détaillées pour aider les investigations, ajoute une source proche de l'enquête.

Le jeune homme, de son côté, "n'a pas été en mesure de déterminer le lieu précis" où il a été touché, poursuit cette source.

Autre grande lacune du dossier: l'absence de vidéo déterminante, qui permet souvent aux enquêteurs de détricoter une scène, pour évaluer si l'usage d'une arme était justifié et proportionnel.

Lors d'émeutes, les images sont rares alors qu'en manifestation "classique", quasiment "tout est filmé" par la presse ou les participants, souligne un enquêteur.

Carte de France recensant les principaux lieux d'incidents ou d'affrontements avec la police depuis la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier à Nanterre le 27 juin

Carte de France recensant les principaux lieux d'incidents ou d'affrontements avec la police depuis la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier à Nanterre le 27 juin

Sylvie HUSSON, Valentin RAKOVSKY, Sabrina BLANCHARD, Paz PIZARRO - AFP/Archives

Quand des violences urbaines éclatent, souvent le soir, reporters et badauds sont moins nombreux et la nuit altère la qualité des images, ajoute-t-il.

Y compris pour celles issues des caméras-piétons des forces de l'ordre, qui restent un "sésame", même si "elles ne filment pas en continu et que certains policiers la coupent", précise l'enquêteur.

Dans le cas de Sofiane, une caméra de vidéosurveillance a par ailleurs été "détruite" lors des saccages, selon le parquet.

A l'inverse, la vidéosurveillance a joué un rôle crucial dans l'affaire Hedi.

"Au début", les policiers mis en cause "ont déclaré comme un seul homme qu'ils ne se souvenaient plus... avant d'être confrontés aux images", relève Jacques-Antoine Preziosi, avocat du plaignant.

- Autocensure -

Les enquêtes peuvent aussi pâtir de l'autocensure des victimes.

Pendant les émeutes, de nombreux blessés ont "hésité" à porter plainte, ne voyant pas comment justifier leur présence dans les rues la nuit, observe l'enquêteur.

Ils "craignent des répercussions au quotidien, car les policiers mis en cause peuvent appartenir à l'unité qui gère leur commune", ajoute l'avocate Alice Becker, dont "aucun" des clients "tabassés" en Seine-Saint-Denis n'a porté plainte.

Pour l'enquêteur, les investigations souffrent également d'une prudence institutionnelle, qui craint de "jeter en pâture" des policiers.

Quand l'un d'entre eux est mis en cause, les réactions de ses collègues peuvent être vives: dans l'affaire Hedi, le placement initial en détention provisoire d'un agent a suscité les protestations de policiers dans tout le pays.

Ces enquêtes représentent "un coût" à évaluer pour l'autorité judiciaire, poursuit un juge d'instruction en région parisienne. "Quand on identifie un policier" qui ne fait pas seulement du maintien de l'ordre, "on peut le léser pour ses autres enquêtes", estime-t-il.

L'avocat Arié Alimi, qui défend de nombreuses parties civiles, observe toutefois une hausse du nombre de procès pour violences policières. "C'est une question de génération de magistrats", dit-il. "On va assister à une révolution".

clw-tll-gd-sia-faa-san/pa/dch

Par Tiphaine LE LIBOUX et Clara WRIGHT / Paris (AFP) / © 2024 AFP

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