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Succession: les enfants lésés de l’héritage

"Vous voyez l’histoire d’Alain Delon ?", c’est ce que vit Sylvie*, "sans les millions". Comme elle, certains Français confrontés à des successions difficiles s'identifient aux acteurs de cette saga, devenus des héritiers lésés en toute légalité.

Pascal GUYOT - AFP/Archives

"Vous voyez l’histoire d’Alain Delon ?", c’est ce que vit Sylvie*, "sans les millions". Comme elle, certains Français confrontés à des successions difficiles s'identifient aux acteurs de cette saga, devenus des héritiers lésés en toute légalité.

Chez les Delon, Anouchka, la fille, devrait hériter de la moitié de la fortune de l’acteur, ses frères, d'un quart chacun. En France, s'il est en principe interdit de déshériter un de ses enfants, rien n’empêche d’en favoriser un.

La succession s’organise autour des "héritiers réservataires", les enfants du défunt. Dans une famille de trois, chacun a droit à un quart de l'héritage. La "quotité disponible" - ici le quart restant - peut être légué à n'importe qui.

Lors de la succession de son père, un moment "violent psychologiquement", Sylvie, ex-employée de mairie de 54 ans, dit s'être retrouvée lésée.

L’héritage, une petite maison dans le Nord, une voiture, un peu d'épargne, est à partager avec son demi-frère et sa belle-mère. Sylvie affirme n’avoir droit qu’à 20.000 euros, moins de 10% du patrimoine. Sa belle-mère a, elle, bénéficié d’une donation au dernier vivant et d’un système de "récompenses", lié à l’argent personnel qu’elle a investi pendant le mariage.

Le demi-frère de Sylvie, fils unique, a aussi le droit à 20.000 euros. Mais à la mort de sa mère, il cumulera les héritages.

Du côté de sa mère à elle, Sylvie ne touchera rien faute de patrimoine à transmettre, comme c'est le cas pour environ un tiers de la population, selon des chiffres Insee de 2015.

"J’ai entamé des démarches pour essayer de changer de nom. Je ne voulais pas garder le nom de celui qui m’avait déshérité", raconte-t-elle, encore sous le choc.

- "Beaucoup de secrets" -

Selon Marc Girard, président de l'association Notaires au cœur des familles, ces conflits sont de plus en plus courants, particulièrement au sein des familles recomposées où les questions d’héritage peuvent conduire à "des réactions d’une violence inouïe".

"Un jour, j'ai lu un testament devant une famille. Une personne qui avait été écartée du testament s'est précipitée sur moi violemment et a voulu me l’arracher pour le détruire", confie le notaire.

Dans la famille de Manon*, la répartition de l'héritage, avec plusieurs biens immobiliers, a là aussi tourné à l'affrontement.

Manon, 49 ans, accuse une tante et un oncle de bloquer la succession de sa grand-mère. Cette tante a été désignée légataire universelle par la défunte.

"Je n’ai que 880 euros de retraite. J'en aurais besoin mais ils font exprès, ils ne veulent rien me donner", reproche Yvonne*, 75 ans, la mère de Manon.

Si un légataire universel a vocation à recueillir la totalité de la succession, il ne peut priver les héritiers réservataires de leur part réglementaire.

L’affaire est d’autant plus compliquée que la succession implique quatre enfants et plusieurs petits-enfants, descendants d'un premier mariage du grand-père. "On est vraiment épuisé", déplore Manon.

- "Fils chéri" -

Dans la famille de Delphine*, malgré une succession moins houleuse, la nonagénaire s’est sentie lésée.

"J'ai l'impression qu'elle s'est trompée dans ses comptes, la notaire. C’est pas équitable", a un jour confié l’aînée de la famille à son frère, juste après la mort de leur mère.

"Non, c'est normal. Vous avez des appartements qui rapportent et moi, j'ai une maison qui coûte. Donc Maman a décidé de me favoriser au niveau de l'héritage", répond-il à sa soeur, "estomaquée".

En plus de la maison de maître, le "fils chéri" récupère deux fermes et le terrain d’une troisième. Delphine et sa nièce, dont la mère est décédée, ont chacune un appartement dans une grande ville, leur réserve héréditaire.

"Un adulte attend toujours la reconnaissance de ses parents", explique Nicole Prieur, psychanalyste. "Le fait d'être lésé (...) valide le sentiment d’avoir +compté pour du beurre+ tout au long de sa vie. C'est vraiment très destructeur", développe la spécialiste, autrice de "Ces trahisons qui nous libèrent" (2023, Pocket).

Les héritiers lésés qui ont répondu à l'appel à témoignages lancé par l'AFP sont en majorité des femmes.

Dans leur livre "Le genre du capital" (2020, La Découverte), les sociologues Céline Bessière et Sibylle Gollac ont en effet montré que les fils - en particulier les aînés - sont généralement plus avantagés que les filles dans les successions.

L’histoire d’une famille de boulangers de Gironde retient l'attention. Une veuve décide de donner de son vivant la boulangerie à son fils. Pour respecter le code civil, "l’acte notarié prévoit que Pierre fournira gratuitement à deux de ses sœurs, qui vivent à proximité, du pain et des viennoiseries".

Pendant dix ans, la mère veillera au grain, comptabilisant "baguettes, croissants et chocolatines".

* Les prénoms ont été modifiés.

Par Anne ROLANDIN et Antoine BOYER / Paris (AFP) / © 2024 AFP

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