Le coronavirus affecte (aussi) le trafic de drogue

Les clients vont venir "même s'ils se prennent une amende", espère ce dealer. Mais avec des importations en berne et une vente au détail fortement perturbée par le confinement, le coronavirus désorganise tout le trafic de stups, avec à la clef l'hypothèse d'une "pénurie".

Thomas SAMSON - AFP/Archives

Les clients vont venir "même s'ils se prennent une amende", espère ce dealer. Mais avec des importations en berne et une vente au détail fortement perturbée par le confinement, le coronavirus désorganise tout le trafic de stups, avec à la clef l'hypothèse d'une "pénurie".

"Vous cherchez du shit ?" A la cité de La Capsulerie de Bagnolet, l'un des plus importants points de deal de Seine-Saint-Denis, rien ne semble avoir changé. Des jeunes rabattent les clients, d'autres surveillent les alentours. Au pied d'un bâtiment, un vendeur compte une liasse de billets. Il porte des gants bleus.

"C'est plus fouillis que d'habitude", observe un habitué de 21 ans. Des renforts policiers arpentent les alentours, "il y a moins d'acheteurs" et les dealers "sont plus tendus", explique l'étudiant, venu acheter pour 20 euros de cannabis.

Logé dans un foyer à Paris, il vient s'approvisionner pour la troisième fois depuis le début du confinement: "Avec les courses, c'est les seuls moments où on sort".

Les policiers anti-stups ne sont pas pour autant au chômage technique: "il y a quand même des tentatives pour faire remonter du produit avec des camions alimentaires" que les forces de l'ordre s'efforcent d'intercepter

Philippe HUGUEN - AFP/Archives

Sylvain (prénom modifié), cadre de la fonction publique, a lui pris ses précautions. "Il me restait de quoi tenir facile un mois, mais comme j'ai senti le confinement arriver, j'ai repris 100 euros le dimanche avant, auprès d'un livreur qui disait sur WhatsApp qu'il était dispo", raconte le trentenaire à l'AFP.

"Un certain nombre d'usagers se sont approvisionnés un peu plus avant le confinement, un peu comme les pâtes au supermarché", expose auprès de l'AFP, Jérôme Bonet, directeur central de la police judiciaire.

Depuis, les points de deal se sont dépeuplés. "Les trafiquants tentent de maintenir leur activité, mais le nombre de clients est en baisse très sensible", note un policier du Val-d'Oise.

"Dans certains quartiers, les petits réseaux sont en sommeil", complète Jérôme Bonet, les trafiquants "aussi ont peur de la maladie".

- "On va vers la pénurie" -

des officiers des douanes à l'aéroport Felix Eboue à Matoury, en Guyanne française, le 27 janvier 2019

des officiers des douanes à l'aéroport Felix Eboue à Matoury, en Guyanne française, le 27 janvier 2019

jody amiet - AFP

D'autres s'efforcent de s'adapter. Pour être moins visibles et éviter les contrôles, certains sont de nouveau "rentrés dans les halls" pour vendre, observe le policier du Val-d'Oise.

Les réseaux essaient aussi d'être plus présents sur le net et de varier l'offre de distribution, en se concentrant sur la livraisons à domicile par coursiers ou chauffeurs VTC qui ont, eux, toujours le droit de circuler.

Au-delà de la distribution, les restrictions de circulation grippent aussi toute la chaîne logistique. "Les routes pour l'approvisionnement sont devenues complexes", explique un policier spécialisé, en rappelant la situation de deux pays clés, l'Espagne et le Maroc, où les frontières sont "verrouillées".

Les policiers anti-stups ne sont pas pour autant au chômage technique. "Il y a quand même des tentatives pour faire remonter du produit avec des camions alimentaires" que les forces de l'ordre s'efforcent d'intercepter, explique cette source.

Idem en ce qui concerne la cocaïne: des "containers arrivent toujours" en Europe, via les ports. Mais, là aussi, une partie du trafic est touché, avec le tarissement des vols de Guyane qui "anéantit l'action des passeurs".

Résultat: "Comme les trafiquants travaillent à flux tendu, comme la plupart des grandes entreprises, on va vers la pénurie car en France, il n'y a pas de gros stocks", avance un autre policier.

A la Grande Borne, une cité de Grigny en Essonne, un groupe d'une dizaine de jeunes en bas d'un bloc essaie de se rassurer: "Même s'ils se prennent une amende, les clients vont venir. Ils sont déjà confinés, ils ne vont pas rester confinés et stressés", veut croire l'un d'eux, qui se présente comme un "ravitailleur". Mais cet après-midi là, les acheteurs ne se bousculaient pas.

Par Tiphaine LE LIBOUX et Maryam EL HAMOUCHI avec le service police de l'AFP / Bagnolet (AFP) / © 2020 AFP