"J'ai donné beaucoup à l'hôpital, avec rien en retour. On travaillait à la chaîne"

Le gouvernement lance ce lundi le Ségur de la santé: sept semaines de négociations sur la question des conditions de travail des soignants. Des soignants qui sont de plus en plus nombreux à quitter l’hôpital public, en raison notamment des faibles rémunérations. Un infirmier touche 1.500 euros net en début de carrière, l'un des niveaux les plus faibles des pays de l'OCDE. Ce manque de reconnaissance, couplé à une charge de travail trop intense, a poussé Aurélie a quitter l’hôpital public.

Une infirmière regarde l'électrocardiogramme d'un patient atteint du covid 19 à Bagnolet - photo d'illustration. (Ludovic MARIN / AFP)
Témoignage d’une infirmière amère recueilli par Clément Bargain

 

"J'ai donné beaucoup à l'institution mais il n'y a rien. Rien en retour. Ni au niveau salaire, ni au niveau humain": Aurélie a travaillé 15 ans au service des urgences de l'Hôpital de Chambéry. Cette infirmière a tout donné, elle a quitté l'hôpital lessivée, en burn-out:

"On travaillait à la chaîne, des plannings de fous, des nuits, des tableaux sans aucune cohérence, comme des pions"

 

Une cadence infernale qu'Aurélie n'a plus supportée. Elle ne pouvait même plus prendre le temps qu'il fallait pour s'occuper correctement de ses patients:

"On fait les choses consciencieusement, mais sans prendre le temps de discuter avec eux. On leur met la perfusion, puis voilà: fallait aller vite. Je gardais ma conscience professionnelle parce-que je faisais bien mon travail, mais le rapport humain était de moins en moins présent."

 

10 euros de plus, pour 12 heures de nuit: "une aberration !"

Même si Aurélie n'a jamais cherché à gagner beaucoup d'argent, le manque de rémunération et de reconnaissance l'a poussé à claquer la porte de l'hôpital. C'était il y a deux ans: "La cotation infirmière n'a pas été revue depuis des années. C'est une aberration avec les responsabilités qu'on a. Vous-vous rendez compte qu'on était payés 10 euros de plus par nuit pour travailler douze heures de nuit? C'est une évidence que les salaires doivent être revalorisés !"

Dégoûtée de l'hôpital public, Aurélie a définitivement tourné la page: elle travaille aujourd'hui en tant qu'infirmière libérale.

 

Philippe Douste-Blazy: "on n'a pas le droit de les applaudir tous les soirs, de saluer leur abnégation, et en même temps de ne pas les revaloriser"

Philippe Douste-Blazy. (Justin TALLIS / AFP)

"La France est la mauvaise élève de l'Europe, au 22e rang des 33 pays de l'OCDE. Une infirmière gagne 2305 euros nets mensuels, une aide-soignante gagne 1781 euros nets mensuels ! De plus en plus d'infirmières ne veulent plus travailler à l'hôpital et vont vers les carrières privées pour gagner plus. Oui, il faut revaloriser l'ensemble de ces salaires"

Pour Philippe Douste-Blazy, cardiologue et ancien ministre de la santé, il faut absolument revaloriser les salaires des soignants

Propos recueillis par Clément Bargain

 

Qu'attendre du Ségur de l'hôpital? "La fin de l'hôpital-entreprise"

Face à ce dossier sensible, s’ouvre le «Ségur de la santé » sur le modèle des «Grenelle de ». Piloté par Nicole Notat, ex-dirigeante de la CFDT entre 1992 et 2002, le but est de revoir un système de santé que l’on pensait le meilleur mais qui a révélé ses carences au cœur de la gestion de la crise du covid, avec ce malaise des soignants au paroxysme. Le but est de bâtir le système de santé de demain. A quoi devrait il ressembler?

 

 Reportage de Stéphane Burgatt

 

S’il salue une capacité d’organisation et de solidarité qui ont permis de tenir bon face au covid, le Professeur Papazian, chef du service de réanimation infectieuse de l’hôpital nord, attend qu’on en finisse avec le fonctionnement d’«hôpital-entreprise» …

 

"Beaucoup moins de bureaucratie, des prises de décision rapides. On nous assigne des objectifs comme une entreprise, mais sans avoir la souplesse du secteur privé. Faut vraiment qu'on reparte sur d'autres bases"

 

Hôpital nord de Marseille. Christophe SIMON / AFP)

Ce Ségur inutile s’avérera une perte de temps, estime Joseph Ingrassia urgentiste à l’hôpital européen, et auteur du livre « Tout ce que vous devez absolument savoir sur les urgences ». Selon lui, il est inutile de perdre du temps en discussions: "On les connait, les problèmes ! Depuis 20 ans. Le gaspillage. J'affirme que la moitié des dépenses de santé sont gaspillées: les transports abusifs... Tout un ensemble, pas besoin de se réunir: prenez les décisions directement, arrêtez de perdre du temps"

 

"Des journaux glissés dans la fenêtre, car le vent rentre"

"Il y a un gaspillage éhonté. Supprimons tous les gaspillages pour mieux payer les gens, faire des travaux. La Timone, nous avons des fenêtres avec des journaux glissés parce-que le vent rentre directement dans les chambres. Tous les gens qui travaillent dans les ARS, les trois quarts ne servent à rien, juste discuter: 'On va fermer là'. Mais au moment de la guerre, 'oh putain, on a oublié de commander des masques!'. Cela prouve bien que ça ne sert à rien ! Il faut des gens sur le pont, sinon le bateau coule" - Selon le docteur Joseph Ingrassia, urgentiste à l’hôpital européen (Marseille) et auteur du livre « Tout ce que vous devez absolument savoir sur les urgences » (ed Dolomites), pas besoin de plus d’argent: il faut régler le problème du gaspillage, et vite.

 

Dans une tribune cosignée dans le journal Le Monde, le président de la Fédération hospitalière de France a de son coté demandé un moratoire sur la fermeture de lits.