Elisabeth Levy: Prudence à géométrie variable et idéologique dans beaucoup de médias

Chronique

 

On a beaucoup critiqué la précipitation des médias à annoncer l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès. On a moins souligné le contraste criant entre cet empressement – qui les a conduits à se mettre en spéciale avant toute confirmation officielle vendredi soir – et la prudence de sioux dont ils ont fait preuve dans l’affaire de la préfecture refusant d’évoquer l’hypothèse d’un attentat islamiste alors que les indices troublants s’accumulaient : quatre meurtres au couteau commis par un converti à l’islam, ce n’était évidemment pas une preuve, mais on ne pouvait pas ne pas y penser.

En réalité, c’est la précipitation, la ruée sur tout soupçon de breaking news, qui est devenue la norme. Et ce n’est pas seulement un effet de la course à l’audience et de la concurrence entre médias qui peinent à trouver l’équilibre économique. Le public, qui se rue sur les « spéciales », qu’il s’agisse de Dupont de Ligonnès ou de Johnny, est aussi partie prenante.

La prudence, elle, s’explique par la volonté inconsciente de ne pas voir – définition même de l’idéologie.

De ce point de vue, la micro-affaire Clément Weill-Raynal, révélée par un communiqué de FO-Journalistes le 7 octobre, est édifiante. Clément Weill-Raynal, journaliste justice à France Télévisions, est connu pour avoir découvert le Mur des Cons au siège du Syndicat de la magistrature. Le 3 octobre, sitôt connue l’attaque de la Préfecture de police, il est envoyé à Gonesse où il doit notamment livrer des « directs » à France Info. Vers 17 heures, c’est lui qui révèle le premier la conversion de Mickael Harpon. Il parle également de « ce qui semble bien être un attentat », sans le qualifier. Vers 19 heures, il évoque « l'hypothèse d'un attentat islamiste ».

Ces deux phrases lui valent, dès le lendemain, engueulades et convocations de sa hiérarchie. Le lundi, alors que l’hypothèse de l’attentat islamiste a été cruellement vérifiée, il est mis en cause publiquement. On parle de sanctions, de privation d’antenne.

On lui reproche d’avoir émis une hypothèse, alors même que la plupart des journalistes ont lourdement privilégié l’hypothèse d’un fou, puis celle d’un problème de management, voire de discrimination.

Le fiasco Dupont de Ligonnès, où toute la profession a transformé une hypothèse en vérité, rend rétrospectivement ces menaces assez amusantes. On imagine en tout cas que l’affaire en restera là.

En attendant, que la direction de la télévision publique envisage de sanctionner un journaliste qui a fait son boulot, au prétexte que les réalités qu’il montre ou analyse déplaisent à cette direction, est pour le moins problématique. Surtout que c’est la deuxième fois : dans l’affaire du Mur des cons, où le Syndicat de la Magistrature a été condamnée, Weill-Raynal avait déjà essuyé une sanction particulièrement scandaleuse. Cette façon de tuer le messager pour faire disparaître le message révèle une conception militante de l’information, particulièrement fâcheuse dans le cas du Service public. Admettons qu’elle n’est pas due à la volonté de manipuler mais à la confusion entre une opinion particulière et la vérité. Ainsi, dans les médias de SP, une thèse devenue une vérité, psalmodiée en toute occasion : le problème de la France n’est pas l’islamisme mais l’islamophobie. Qui est d’ailleurs largement responsable de l’islamisme.

Bien sûr, on a le droit de penser et de proférer toutes sortes d’âneries – quoi que de moins en moins. L’ennui, c’est que le Service public devrait être astreint à un pluralisme sourcilleux. Pardon d’être mesquine, mais nous payons, ce n’est pas pour être endoctrinés ou rassurés, mais informés. Nous n’avons pas besoin de la ligne du Parti, même si le Parti veut le bien.

On ne saurait imaginer que, lors des attentats, des consignes soient données aux rédactions pour ne pas évoquer la piste islamiste et privilégier la thèse des faits divers.

Reste que face au séparatisme islamiste qui fracture notre pays, voir ce que l’on voit, pour reprendre la formule de Péguy chère à Alain Finkielkraut, n’est pas seulement un impératif journalistique c’est aussi un devoir politique. « Face à l’islamisme, sommes-nous devenus lâches ? », s’interroge Le Point. Même inspiré par l’amour de son prochain, l’aveuglement est l’allié objectif de la lâcheté. Donc de l’impuissance.