Elisabeth Levy: "Pourquoi les ados ne savent plus écrire avec des stylos"

Editorial

Malgré les nombreux adeptes du tout va très bien madame la marquise, on sait que les élèves maîtrisent de moins en moins bien notre langue – donc qu’ils la comprennent mal. Ce qu’on sait moins, c’est que beaucoup d’entre nous peinent désormais à écrire à la main. À l’école, peut-on lire dans Le Monde, sous la plume de Pascale Krémer, on voit « des enfants qui ont plus de mal à utiliser leurs mains, des doigts insuffisamment musclés, des pouces qui ne peuvent pas faire la pince … »1Professeur dans un lycée de province, Ingrid Riocreux raconte dans Causeur que, « sur une classe de 35 élèves, dont deux ou trois sont diagnostiqués « dysgraphiques », seuls cinq savent vraiment tenir un stylo. Fatigués par leurs contorsions, beaucoup d’élèves finissent la journée la tête posée sur le bras qui tient la feuille et les yeux à deux centimètres de leur texte »2Obligés de se concentrer sur des gestes qui non seulement ne sont plus automatiques, mais aussi douloureux, les élèves sont incapables de prendre des notes. Même à l’université, les profs doivent de plus en plus faire cours sur le mode dictée, avec des étudiants qui disent : « pas trop vite ! ». À l’arrivée, cela donne des copies illisibles.

On a donc vu apparaître un nouveau métier : des grapho-pédagogues ou grapho-thérapeutes dispensent désormais des rééducations à l’écriture, à des jeunes, mais aussi à des adultes handicapés dans leur vie professionnelle.

À l’origine du problème, il y a d’abord la réduction du temps passé à l’apprentissage de la graphie. Ces longs moments où l’instituteur passait derrière chacun, corrigeant les détails, les postures, la tenue du stylo, n’existent plus. Mais bien sûr, c’est surtout l’usage incontinent des téléphones portables, des écrans et de jeux dans lesquels le seul geste est de cliquer qui est en cause. On observe donc une atrophie de l’index et hypermobilité des pouces. D’ailleurs nombre de jeunes ont les mêmes difficultés pour tenir leurs couverts.

Alors, certes, on peut manger avec ses doigts et n’écrire qu’à l’ordinateur. Tant pis pour la poésie...Seulement, très prosaïquement, on a encore besoin de savoir écrire dans de multiples circonstances : passer un examen ou un concours, remplir un formulaire, annoter un livre….

Surtout, même les plus modernes des pédagogues en conviennent : il existe une mystérieuse et merveilleuse alchimie entre l’écriture et la pensée, donc entre l’écriture et la lecture. Selon Ingrid Riocreux, « écrire à la main améliore les performances cognitives, permet une mémorisation plus efficace des contenus et favorise l’expression développée d’idées subtiles et complexes ». Il faudrait en parler à Valérie Pécresse qui, pleine de bonne volonté progressiste, a offert 160.000 tablettes aux lycées d’Ile de France.

On parle souvent, à propos de l’art ou de l’artisanat, de l’intelligence de la main, expression directe de l’alliance entre le corps et l’esprit qui a construit les civilisations humaines. Les écrans sont aujourd’hui, nous dit-on, une extension de notre esprit. Mais au passage, nos mains sont peut-être en train de devenir complètement stupides. Et nous avec.

1 « Le stylo, symbole d’une écriture en voie de disparition », Pasacle Krémer, Le Monde 30 août 19
2 Ingrid Riocreux, « L’inintelligence de la main », Causeur 71, septembre 2019