Avis de tempête sur les César, sans l'équipe de "J'accuse"

La 45e cérémonie des César se tient vendredi soir sous haute tension, sur fond de réformes attendues et de vives protestations contre les douze nominations du "J'accuse" de Roman Polanski, dont l'équipe a décidé de ne pas venir.

Martin BUREAU - AFP/Archives

La 45e cérémonie des César se tient vendredi soir sous haute tension, sur fond de réformes attendues et de vives protestations contre les douze nominations du "J'accuse" de Roman Polanski, dont l'équipe a décidé de ne pas venir.

La grand-messe annuelle du cinéma français débutera vers 21H00, présidée cette année par l'actrice Sandrine Kiberlain, avec l'humoriste Florence Foresti en maîtresse de cérémonie. Elle s'annonce agitée.

Illustration de ce climat explosif, elle sera précédée dès 18H00 par un rassemblement à l'appel d'associations féministes, dont #NousToutes et Osez le féminisme, pour protester contre les nominations de "J'accuse".

Ce thriller historique sur l'Affaire Dreyfus fait en effet partie des favoris, aux côtés notamment du film de Ladj Ly, "Les Misérables" (12 nominations aussi), sur une bavure policière dans un quartier populaire de Seine-Saint-Denis, et "Portrait de la jeune fille en feu" de Céline Sciamma, qui en compte dix.

Une place de choix donnée à Roman Polanski, que les féministes et une partie de l'opinion publique jugent inacceptable en pleine ère post #MeToo, alors qu'il est visé depuis novembre par une nouvelle accusation de viol.

Le réalisateur franco-polonais de 86 ans est toujours poursuivi aussi par la justice américaine pour relations sexuelles illégales avec une mineure en 1977.

- Deux mondes -

Le réalisateur franco-polonais Roman Polanski, le 7 septembre 2019

Le réalisateur franco-polonais Roman Polanski, le 7 septembre 2019

Lou BENOIST - AFP/Archives

Le ministre de la Culture Franck Riester a estimé vendredi sur France Info qu'un César de meilleur réalisateur pour Roman Polanski serait "un symbole mauvais par rapport à la nécessaire prise de conscience que nous devons tous avoir dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes".

Des déclarations qui n'ont pas plu au producteur du film Alain Goldman: "Nous avons constaté une escalade de propos et comportements déplacés et violents. Le ministre de la Culture lui-même, représentant l'autorité de l'Etat, s'est autorisé une déclaration condamnant par avance et sans le connaître le résultat d'un vote professionnel, indépendant et secret."

Le producteur a indiqué que "l'ensemble des nommés pour le film", y compris les acteurs Jean Dujardin, Grégory Gadebois et Louis Garrel, ne seraient "pas présents à la cérémonie", alors que Roman Polanski avait déjà annoncé jeudi à l'AFP qu'il ne viendrait pas.

L'équipe du "Portrait de la jeune fille en feu", largement féminine, devrait en revanche être massivement au rendez-vous, lors de cette soirée qui devrait voir s'affronter symboliquement deux mondes.

Pour l'universitaire Iris Brey, spécialiste du genre au cinéma, cette cérémonie "symbolise la fracture de la société. L'affrontement entre un ancien monde en train de s'effriter face à des hommes et des femmes qui ont envie de réfléchir aux représentations".

Collages de militantes féministes pour s'indigner des nominations du film de Roman Polanski aux César, le 26 février 2020 à Paris

Collages de militantes féministes pour s'indigner des nominations du film de Roman Polanski aux César, le 26 février 2020 à Paris

BERTRAND GUAY - AFP

Le renouveau sera incarné notamment par Adèle Haenel, nommée pour le César de la meilleure actrice, et icône d'un nouvel élan de #MeToo en France depuis qu'elle a accusé en novembre le réalisateur Christophe Ruggia d'"attouchements répétés" quand elle était adolescente.

Affichant la couleur, elle a estimé lundi dans une interview au New York Times que "distinguer Polanski, c'est cracher au visage de toutes les victimes".

- Une seule réalisatrice sacrée -

A ses côtés, la réalisatrice Céline Sciamma, très impliquée dans le collectif 50/50 pour la parité dans le cinéma, pourrait créer un moment d'histoire aussi en raflant le César de la meilleure réalisation.

- AFP

Il a été remporté seulement une fois par une femme, Tonie Marshall pour "Vénus Beauté (Institut)", il y a vingt ans.

Cette soirée devrait aussi être celle du début d'une renaissance pour l'institution des César, secouée par une grave crise de fonctionnement.

Un vent de révolte, émanant de personnalités du cinéma, avait soufflé depuis la mi-janvier pour critiquer l'opacité, le manque de démocratie, de diversité et de parité de la direction de l'Académie des César.

Cette fronde avait conduit, à la mi-février, à la démission en bloc de son conseil d'administration, présidé depuis 2003 par Alain Terzian.

Une présidente par intérim, Margaret Menegoz, a déjà été nommée mercredi, et une assemblée générale extraordinaire se tiendra le 20 avril pour adopter de nouveaux statuts.

"On a le droit à notre kermesse et on peut revendiquer qu'elle nous corresponde", a expliqué dans Libération l'actrice Marina Foïs, membre du collectif 50/50.

En attendant, signe du malaise, aucun César d'honneur, généralement attribués à des stars hollywoodiennes, n'a été annoncé cette année. Selon Le Parisien, l'acteur américain Brad Pitt aurait donné son accord dans un premier temps, avant de se rétracter.

Par Sophie LAUBIE / Paris (AFP) / © 2020 AFP