Au procès du crash de la Yemenia, la "disparition" des morts et "l'amour des vivants"

Ils ont brutalement perdu leur mère, leur soeur ou leur fils et n'ont, souvent, pas pu l'enterrer. Des proches des victimes du crash de la Yemenia en 2009 au large des Comores ont témoigné mercredi à Paris de leur difficile deuil et de leurs espoirs.

Ibrahim YOUSSOUF - AFP/Archives

Ils ont brutalement perdu leur mère, leur soeur ou leur fils et n'ont, souvent, pas pu l'enterrer. Des proches des victimes du crash de la Yemenia en 2009 au large des Comores ont témoigné mercredi à Paris de leur difficile deuil et de leurs espoirs.

Ce sont des jours "très forts en émotion, réparateurs, libérateurs, c'est un passage nécessaire pour nous", selon les mots de Saïd Assoumani, président de l'association des victimes de cet accident qui a fait 152 morts et laissé une seule rescapée.

Depuis lundi, une trentaine de personnes se sont succédé à la barre, parfois soutenues par un proche, aidées de quelques feuillets couverts de notes. Dans la salle, des familles "décimées" ont partagé cet hommage collectif, régulièrement submergées par les larmes.

Dans l'avion qui s'est abîmé dans l'océan Indien la nuit du 29 au 30 juin 2009, Fatima, 50 ans, a perdu sa mère, "aimante, solaire" et son petit frère, "un ange incarné".

Cet été-là, le jeune homme de 17 ans accompagnait sa mère aux Comores, d'où elle était originaire et où elle devait bientôt retourner vivre à l'heure de sa préretraite.

Habitant aux Etats-Unis, Fatima avait exceptionnellement passé un mois et demi à Marseille en famille avant l'accident - une "synchronicité" pour elle.

"Comme tous ici, nous avons reçu le coup de fil dans la nuit", annonçant que l'avion avait "disparu".

Après "le choc, l'émotion", apprendre "qu'il y avait une survivante" a suscité chez elle "l'espoir".

"Et plus les jours passaient, plus la vérité s'imposait à moi et il a fallu accepter", poursuit-elle. "Alors je suis allée crier ma colère, à l'océan, au vent, à Dieu, j'en ai perdu la foi ce jour-là".

Par la suite, des "crises d'angoisse" ont commencé, elle a dû séjourner plusieurs jours en hôpital psychiatrique, elle a développé "une maladie auto-immune".

Une aide psychologique lui permet "d'être debout devant vous aujourd'hui", ajoute-t-elle d'une voix douce.

Fatima dit n'avoir ni "haine" ni "colère". "Je suis ici pour être entendue, pour que les responsabilités soient reconnues, dans le calme".

- Absence -

La plupart des passagers de l'A310 étaient des Français d'origine comorienne ou des Comoriens de France.

Des familles des victimes du crash de la Yemenia Airlines arrivent au tribunal de Paris, le 9 mai 2022

Des familles des victimes du crash de la Yemenia Airlines arrivent au tribunal de Paris, le 9 mai 2022

Thomas SAMSON - AFP/Archives

Beaucoup se rendaient à Moroni pour célébrer des "grands mariages", une tradition rassemblant des villages entiers. Tous ont été annulés.

Après la catastrophe, seuls certains corps ont pu être récupérés, privant les familles des rites funéraires.

Les proches racontent aussi les répercussions longues, l'absence des défunts quand ils ont eu leur bac, à leur mariage, à la naissance de leurs enfants.

Tous regrettent qu'aucun représentant de la Yemenia, jugée pour homicides et blessures involontaires, ne soit présent - à cause de la guerre civile qui ravage le Yemen, selon la défense.

"Tout ce qui est dit est transmis", assure l'avocat de la compagnie, "la colère" et "l'authenticité, la profondeur de vos douleurs".

Quand vient son tour, Ibrahim, qui a perdu sa mère, son frère et sa soeur, se lance après un long silence.

En tant qu'"aîné", cet homme aujourd'hui âgé de 43 ans était "l'espoir" de sa mère qui l'a "élevé" pour "assumer ses responsabilités".

En recevant le "fameux coup de fil", lui qui travaillait alors à l'aéroport de Roissy "comprend tout de suite".

Durant cinq ans, il vit ensuite une "descente aux enfers" dont il pense qu'elle était, "avec du recul", une forme de "punition" qu'il s'est infligée pour "ne pas les avoir empêchés de prendre cet avion" - les mauvaises conditions de vol sur la Yemenia étant dénoncées depuis plusieurs mois.

C'est "grâce à l'amour des vivants" qu'il a "accepté" de se faire aider, de commencer une psychothérapie. "Je remonte la pente", dit-il.

"Et il y a tout juste un mois, je suis devenu père d'une petite fille". A qui il a donné, "sans le vouloir", un prénom composé de ceux de (ses) disparus", précise-t-il, très ému.

"J'attends de ce procès une jurisprudence qui servira de référence à notre pays d'origine, les Comores", conclut-il.

"J'attends aussi que ce soit le procès de la dignité humaine et de la valeur que représente chacune de nos vies. Que notre chère résilience ne soit pas exploitée (...) Et enfin, que justice soit faite".

Par Anne LEC'HVIEN / Paris (AFP) / © 2022 AFP