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A Saint-Ouen, le trafic de drogues est d'abord un commerce

La médiation plutôt que la kalachnikov. A l'heure où le sang des règlements de comptes coule autour des points de deal de Marseille, l'ordre semble régner dans ceux de Saint-Ouen, où deux clans historiques se sont réparti le très lucratif marché des stupéfiants.

THOMAS SAMSON - AFP

La médiation plutôt que la kalachnikov. A l'heure où le sang des règlements de comptes coule autour des points de deal de Marseille, l'ordre semble régner dans ceux de Saint-Ouen, où deux clans historiques se sont réparti le très lucratif marché des stupéfiants.

Comme le rappelle le directeur territorial de la sécurité de proximité de Seine-Saint-Denis (DTSP 93) Michel Lavaud, le trafic de drogues est d'abord "une activité commerciale" dont le succès s’accommode mal du désordre.

Pas question d'effrayer les clients, notamment les Parisiens qui profitent de la densité du réseau francilien de transports en commun pour venir s'approvisionner à Saint-Ouen.

Dans cette commune de la périphérie de la capitale, deux fratries locales - les Gacem et les El Zouhari - se partagent le territoire et le magot du trafic, depuis une bonne vingtaine d'années.

"C'est un fonctionnement clanique. On embauche des gens du coin pour gérer les points (de deal) qui sont réputés pour la bonne qualité du produit", décrypte Alice Dubernet, cheffe de la division des affaires criminelles du parquet au tribunal judiciaire de Bobigny.

Cocaïne, cannabis et héroïne s'achètent sept jours sur sept dans les quatre points de vente implantés dans les cités HLM de la ville sur une plage horaire qui s'étale de midi à minuit.

"Midi minuit", c'est d'ailleurs le nom de la société de production de Mehdi El Zouhari, surnommé "Malsain", qui fait l'objet de quatre mandats d'arrêts internationaux. En fuite au Maroc, il est accusé d'avoir ordonné le meurtre en 2019 de son rival Mohamed Gacem dit "Cyborg".

- "Jambisations" -

Concurrents, les deux clans se sont livrés de 2019 à 2021 une guerre féroce liée à la fermeture de points de vente, qui s'est soldée par quatre morts.

Un policier et son chien lors d'une opération à Saint-Ouen, au nord de Paris, le 11 décembre 2023

Un policier et son chien lors d'une opération à Saint-Ouen, au nord de Paris, le 11 décembre 2023

THOMAS SAMSON - AFP/Archives

L'installation à Saint-Ouen du siège de la région Ile-de-France, la construction annoncée des futurs locaux de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et l'arrivée d'une nouvelle population poussée de Paris ont précipité un nouveau partage du marché.

Cette restructuration a été l'occasion dans les cités de la ville d'une série d'expéditions punitives et de "jambisations" (tirs dans les jambes), une pratique courante dans le milieu pour freiner les ambitions d'un rival.

Mais cette violence est loin d'avoir atteint le niveau des fusillades qui n'en finissent pas d'accompagner le même phénomène de concurrence exacerbée dans la cité phocéenne, s'accordent magistrats et policiers du département.

Le parquet de Bobigny n'a recensé à ce jour aucun homicide en lien avec le trafic de stupéfiants à Saint-Ouen (pour 50.000 habitants) en 2023. Celui de Marseille en a dénombré près d'une cinquantaine pour 860.000 habitants, dont quatre victimes collatérales à ce jour.

A l'échelle départementale, la police judiciaire de Seine-Saint-Denis (1,6 millions d'habitants) n'a été saisie "que" d'une trentaine d'affaires d'homicide ou tentative d'homicide liée à la drogue en 2023, contre au moins trois fois plus dans les Bouches-du-Rhône.

"En Ile-de-France, il y a de l'argent pour tout le monde, c'est un terrain rémunérateur alors que Marseille est plus pauvre", souffle en guise d'explication un haut gradé de la préfecture de police de Paris.

- "Business men" -

Au fil des années, les enquêteurs ont mis en lumière à Saint-Ouen la structure bien huilée d'un trafic de stupéfiants conçu comme une petite entreprise florissante où chacun joue un rôle et accomplit des tâches bien définies.

Autour des "chouffes" (guetteurs) et "charbonneurs" (vendeurs), on y retrouve comptables, rechargeurs, nourrices (stockage du produit), blanchisseurs et même publicitaires, en charge de la promotion de la marchandise sur les réseaux sociaux.

La rentabilité de chaque point de deal dépend de sa proximité du métro, avec un chiffre d'affaires mensuel moyen de 300.000 à 900.000 euros, selon les estimations de la police.

"On est des +businessmen+. On veut que le terrain marche", confie à l'AFP une petite main locale.

La cité de la Capsulerie à Bagnolet, le 27 avril 2018 en Seine-Saint-Denis

La cité de la Capsulerie à Bagnolet, le 27 avril 2018 en Seine-Saint-Denis

Tiphaine LE LIBOUX - AFP/Archives

En début d'année, un "litige commercial", en clair une querelle de frontières entre vendeurs, a été réglée lors d'une médiation dans café avant que "les petits dégénèrent", explique-t-il. "Ils sont tous armés comme à Marseille, mais ils visent les jambes pour donner un message".

Cet équilibre, précaire mais réel, se retrouve dans d'autres communes de banlieue parisienne.

A la cité de la Capsulerie à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), aujourd'hui le point de deal le plus rémunérateur d'Ile-de-France, "une seule famille historique de trafiquants" assure la sécurité du secteur, observe la magistrate Alice Dubernet. Pour un pactole mensuel d'un million d'euros.

Par Wafaa ESSALHI / Saint-Ouen (AFP) / © 2023 AFP

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