A Bordeaux, des femmes de plus en plus nombreuses en quête de "confiance de rue"

Pas un raz-de-marée, mais un élan certain. Inquiètes après une série d'agressions à Bordeaux, à l'arme blanche notamment, de plus en plus de femmes se tournent ces dernières semaines vers une initiation à l'autodéfense, en quête d'une "confiance de rue" dans une ville "jadis calme".

MEHDI FEDOUACH - AFP

Pas un raz-de-marée, mais un élan certain. Inquiètes après une série d'agressions à Bordeaux, à l'arme blanche notamment, de plus en plus de femmes se tournent ces dernières semaines vers une initiation à l'autodéfense, en quête d'une "confiance de rue" dans une ville "jadis calme".

Le petit tatami du "SPTeam" entre Talence et Villenave d'Ornon, près de Bordeaux, ne désemplit pas. Depuis que le club a posté en juillet une annonce pour des initiations gratuites, "100% Ladies", au grappling (combat au sol), il a été submergé de demandes, a réussi à caser 100 participantes sur l'été, en a refusé près de deux fois plus.

Hésitantes au début, la quinzaine d'élèves se prennent au jeu, dans une session mêlant conseils de bon sens à quelques "trucs" pour se défaire d'une prise aux poignets ou aux doigts, ou se dégager -tenter du moins- d'un agresseur vous plaquant au sol.

Les exclamations succèdent aux cris, à quelques fous rires aussi, au fil des situations. Puis les souffles se font plus rauques, la sueur nappe les visages, tandis que chacune mesure à quel point une situation d'agression, qui dure à peine quelques secondes, les vide de leur énergie, de leur "jus", dit l'instructeur.

Pierre-Yves Ferrere (d), instructeur au tatami "SPTeam", fait une démonstration de grappling, combat au sol, avec Caroline, 24 ans, miraculée d'une agression au couteau en juin, le 11 août 2020 à Villeneuve d'Ornon, près de Bordeaux

MEHDI FEDOUACH - AFP

Clémentine, 21 ans, Sabrina, 41 ans, Anne-Laure, 51 ans, et d'autres font à l'AFP le même constat. Elles n'ont pas toutes été en danger personnellement malgré des situations "compliquées" avec des hommes "insistants". Mais elles avouent sortir souvent, et rentrer "pas sereines", "pas en sécurité" en tant que femmes.

"C'est à force de voir les articles sur les coups de couteaux à Bordeaux", avoue Sabrina. Depuis le déconfinement, on a l'impression que les gens partent en vrille. Et on se dit +ça n'arrive pas qu'aux autres+".

-"Ni paranos ni super-héros"-

Ces femmes ne sont pas venues chercher toutes les clefs, mais "des petits trucs bêtes comme chou qui peuvent changer une situation", "un peu de confiance, sentir qu'on +peut+ faire quelque chose, ne pas rester tétanisée". "Et ça psychologiquement c'est déjà énorme pour nous", appuie Caroline, 24 ans, miraculée d'une terrible agression au couteau fin juin. "Comme de m'entendre dire que dans mon cas, je n'y pouvais pas grand-chose".

"On ne vend pas du rêve, on ne veut pas faire croire qu'on peut se sortir de toute situation", pose l'instructeur Pierre-Yves Ferrer dont les cours lancés en mars, avant d'être stoppés par le confinement, visaient juste au départ "à élargir le public de notre sport, le féminiser".

Pierre-Yves Ferrere (d), instructeur au tatami "SPTeam", fait une démonstration de grappling, combat au sol, devant un groupe de jeunes femmes, le 11 août 2020 à Villeneuve d'Ornon, près de Bordeaux

MEHDI FEDOUACH - AFP

"Puis l'actualité récente sur Bordeaux est venu +croiser+ notre projet. Sans cela, c'est certain, ça n'aurait pas pris une telle ampleur. Plusieurs femmes ont pris conscience que pratiquer un sport de combat pouvait les aider à se sentir plus sereines".

Le nouvel adjoint à la sécurité à la mairie, Amine Smihi, l'a admis il y a peu : on ne peut plus faire "comme au temps jadis où la ville était calme", avec des deals de rue, rixes, agressions plus fréquentes, et un phénomère croissant de "mineurs/jeunes majeurs isolés" identifié depuis des mois déjà par police et justice.

L'école ADAM (Autodéfense et Arts Martiaux), qui a pignon sur rue à Bordeaux, fermée en août, s'attend à la rentrée "à un pic d'inscriptions", prédit son secrétaire Julien Castagné qui sent que "les gens ont besoin de se rassurer".

Là encore, le message est raisonné. La technique du combat, "on s'entraîne pour ne pas avoir à s'en servir", résume-t-il. "Mais la pratique peut donner confiance en soi". La base, c'est "ne jouez pas les héros, courez !"

Pierre-Yves Ferrere (d), instructeur au tatami "SPTeam", fait une démonstration de grappling, combat au sol, devant un groupe de jeunes femmes, le 11 août 2020 à Villeneuve d'Ornon, près de Bordeaux

MEHDI FEDOUACH - AFP

"N'être ni paranoïaque, ni super-héros", ajoute Eric Marrocq, secrétaire régional du syndicat Alliance-Police, qui salue la "tranquillité" que peut apporter la pratique. Mais la clef, c'est de "se protéger, s'échapper si on peut, et alerter, par tous les moyens, l'environnement immédiat, la police". "Le +contact+, il faut le laisser aux professionnels", c'est-à-dire la police.

Par Philippe BERNES-LASSERRE / Villenave-d'Ornon (France) (AFP) / © 2020 AFP