éditorial

L'édito de Henri Guaino

Henri Guaino ©Anthony Ghnassia
Politique

Délocaliser l’Assemblée nationale à Marseille, une idée aussi farfelue que périlleuse

Assemblée nationale
Assemblée nationale

Alors que la fondation Jean-Jaurès publie une note d’un député LREM souhaitant délocaliser l’Assemblée nationale à Marseille, une telle proposition va à l’encontre de l’unité nationale et de l’Histoire de France telle qu’elle s’est construite.

L’Assemblée nationale à Marseille, en attendant l’hémicycle universel et virtuel. Avec ça, on est sûr de son succès. Tous les ingrédients sont réunis : anti-jacobinisme, anti-parisianisme, anti-parlementarisme, etc. Et avec ça, la pointe de la modernité : le virtuel qui abolira le temps, l’espace, la matière et pourquoi pas la planète. On ne sait pas trop si la proposition est réellement sérieuse, mais l’intention l’est bel et bien.

Les Marseillais sont certes aussi dignes que les Parisiens d’accueillir l’Assemblée nationale, mais à force d’être dans le virtuel, on finit par oublier qu’en rapprochant les uns des autres, on s’éloigne forcément de certains. Il est certain qu’en mettant l’Assemblée nationale à Marseille, on rapprocherait les députés de toute la France des Marseillais, des Aixois, des Avignonnais, des Arlésiens, des Nîmois, des Toulonnais, etc. Magnifique, non ? Mais au fait, qu’en penseraient les Bretons, les Lillois, les Lorrains, les Alsaciens, les Normands ? Et je ne parle pas des quelque 12 millions de Franciliens qui ne sont sans doute pas des citoyens comme les autres.

Vous me direz : on n’a qu’à mettre le Sénat à Lille ! Bonne idée, ça va faciliter la navette entre les deux assemblées ! Distance Lille-Marseille : 1000km par la route, 835km à vol d’oiseau, 5 heures de train. Pratique. Il faut être mobile, mais tout de même. Ah c’est vrai, j’oubliais : la navette sera virtuelle. Bon. Mais alors pas besoin d’envoyer tout le monde à Marseille, chacun n’a qu’à rester chez soi avec son ordinateur. C’est d’ailleurs valable pour tout le monde. Bientôt, plus la peine de sortir : télétravail, livraison à domicile, films à la commande, les réseaux sociaux pour parler avec les autres... Sauf les livreurs qui devront malgré tout circuler en attendant les drones de livraison.

Les fonctionnaires des assemblées et des ministères viennent de toute la France. Ils ont organisé pour la plupart leur vie – pas toujours facile – en Île-de-France. Ils ont des conjoints qui ont un emploi et des enfants qui vont à l’école et qui y ont des copains. Leur expliquer du jour au lendemain qu’ils devront tous déménager pour aller à Marseille, Lille, Bordeaux ou Clermont-Ferrand, c’est un peu difficile. Et pour quoi faire ? La France ira-t-elle mieux quand le ministère de la Santé sera à Rennes, celui de l’Intérieur à Valence, celui des Transports à Toulouse ? Allez, tous les ministres au télétravail, c’est le progrès…

Tous les pays, décentralisés ou non, ont un lieu de pouvoir. Certains pays, comme les États-Unis avec Washington et New York, l’Italie avec Rome et Milan, le Brésil avec Brasilia et Sao Paulo ou l’Allemagne avec Berlin et Francfort, en ont deux : un lieux de pouvoir politique, un lieu de pouvoir économique. D’autres n’en ont qu’un : Paris pour la France, Londres pour le Royaume-Uni, Moscou pour la Russie, Tokyo pour la Japon, Séoul pour la Corée du Sud, etc. Aucun ne disperse ses assemblées, ses ministères, ses grandes institutions, à part peut-être la Cour suprême allemande à Karlsruhe ou celle des Pays-Bas à La Haye.

La géographie du pouvoir est d’abord une question d’histoire et de symbole. L’idée que l’on puisse transplanter comme on le veut les institutions révèle une incompréhension totale de ce qu’est une institution. Une institution, ce n’est pas une start-up, ce n’est pas éphémère, ce n’est pas virtuel. C’est ancré dans la durée sur un lieu, façonné par une histoire. Ça a une mémoire, une culture, c’est quelque chose qui s’efforce de demeurer quand tout passe. Il faut longtemps pour qu’une organisation devienne une institution, acquière une légitimité autre que celle de l’efficacité et inspire une confiance particulière qui ne s’envole pas au premier coup de vent. La société et l’économie ont besoin de cette solidité, avec laquelle on n’a pas le droit de jouer pour répondre à un caprice ou à une mode.

Paris a fait la France et la France a fait Paris, comme Londres a fait l’Angleterre et l’Angleterre a fait Londres. Quand on déplace un morceau de l’État, il faut tout déplacer. Louis XIV a mis le roi à Versailles et laissé le Parlement à Paris : on connaît la suite de l’histoire. Et puis on n’aménage pas le territoire en mettant l’Ena à Strasbourg oui – qui sait ? – Matignon en Seine-Saint-Denis. Paris est là où l’a mis l’histoire : au centre, à l’intersection de toutes les voies de communication. C’est ainsi.

Pour vaincre le déclin des provinces, des villes moyennes et des territoires ruraux, il ne faut pas déconstruire le centre mais investir massivement pour reconquérir l’espace qui se vide. "On gouverne mieux de loin, on administre mieux de près", disait Napoléon III. Décentralisation et déconcentration ne doivent pas vouloir dire démanteler l’État et empêcher le gouvernement de gouverner, ce qui est déjà devenu bien difficile. Le jacobinisme commence avec les Capétiens, et si beaucoup de jacobinisme est mauvais, un peu est nécessaire dans un pays où l’autorité de l’État est garante de l’unité nationale. On ne joue pas avec l’unité nationale, la France n’est pas une start-up et Marseille mérite mieux qu’un coup de pub.

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