"Les Talibans m’ont fait penser aux Khmers rouges"

Régis Le Sommier, grand reporter, Olivier de Bavinchove, ancien chef d état major de la force internationale de l’OTAN en Afghanistan et ancien commandant des forces françaises en Afghanistan, et Nicolas Gossé, chercheur à l’Institut Royal de Défense à Bruxelles, spécialiste de l’aise centrale, étaient les invités e débat du jour sur l’antenne de Sud Radio, le 17 août à 9h10.

Des habitants de Kaboul marchent vers l'aéroport dans l'espoir de quitter le pays. (© AFP)

"Il ne faut pas oublier que la doctrine est là"

L’Afghanistan sera-t-elle la nouvelle base arrière du terrorisme islamiste ? Les Talibans ont officiellement pris le pouvoir en Afghanistan, pays qui était déjà la base arrière d’Al Qaida il y a deux décennies de cela. Régis Le Sommier, grand reporter, a passé 48 heures avec les Talibans juste avant la chute de Kaboul, afin de réaliser un documentaire intitulé Le retour des Talibans qui sera diffusé le 11 septembre prochain sur l’antenne de Canal+. "Cette nouvelle génération de Talibans est intéressante à plusieurs égards, estime-t-il. D’abord, c’est une génération très connectée : dans les campagnes, ils ont des portables, des smartphones, communiquent beaucoup. J’ai été assez surpris que certains, parmi les jeunes, parlent anglais. Je leur ai demandé où ils avaient appris et ils m’ont dit : « nous sommes allés à la faculté de Kaboul et comme à la fin de nos études, il n’y avait aucune possibilité de travailler, nous sommes retournés dans nos villages. »"


Le grand reporter insiste également sur la dimension économique : "il faut savoir que les Talibans paient leurs combattants, même plutôt mieux que l’armée Afghane. Ces Talibans ne sont pas comme ceux qui incarnaient l’obscurantisme." Sont-ils moins rigoristes ? "Le soir, au bivouac, vous en surprenez deux ou trois qui fument des cigarettes, théoriquement proscrites. De la même façon, nous avons assisté à un rassemblement d’une centaine de Talibans, avec leurs pick-up, les blindés et les armements repris à l’armée afghane. A côté, les plus jeunes jouaient au volley, et plutôt bien, alors que le sport est prohibé. Sur l’utilisation de la musique, ils ont en théorie des chants a capella, mais ils utilisent des vocodeurs comme chez nous. Ce sont de petits arrangements, mais il ne faut pas oublier que la doctrine est là. Les chefs sont là pour le rappeler."

 

"Leur intention est de se maintenir au pouvoir"

"Ils associent totalement la culture et la religion, décrypte Régis Le Sommier. Ils disent que la charia est éternelle et qu’ils vont l’appliquer. Maintenant au pouvoir, ils sont conscient de devoir se positionner par rapport au monde. Ils m’ont fait penser aux khmers rouges, avec une espèce de mélange de pureté et de folie dans leur idéologie. On ne sait pas encore vers quoi cela va basculer." Faut-il craindre que le pays redevienne le sanctuaire du terrorisme ? "La nébuleuse terroriste est interconnectée, rappelle le grand reporter. Il y a une concurrence, ils se positionnent les uns par rapport aux autres. Les Talibans n’ont pas rompu leurs liens avec Al Qaida. Ils vous disent « vous, en Europe, vous êtes chrétiens. Il n’y a pas de problèmes tant que vous ne venez pas chez nous. C’est un discours très différent de celui de Daesh ou Al Qaida, qui parlent de porter le fer en Europe et de conquérir la planète. Vont-ils avoir une politique d’accueil de ces groupes ou tenter de les marginaliser ? Ont-ils la volonté de les accueillir ? C’est la question du sanctuaire, je pense qu’ils vont être très prudents là-dessus. Accueillir Ben Laden leur a coûté le pouvoir en 2001."

"Leur intention est de se maintenir au pouvoir, mais quel type d’état vont ils présenter au monde ?", s’interroge le journaliste. Vont-ils être un état paria ou développer des relations avec leurs voisins ? On voit que les Chinois sont très en pointe. Les Russes les ont rencontrés, les Indiens, les Iraniens ont des relations. Les puissance environnantes, y compris la Turquie, sont en train de se positionner pour remplacer le vide laissé par les Américains. L’Afghanistan, c’est vingt ans de guerre. Il y aura la question des règlements de compte, des seigneurs de guerre qui ont des fiefs et règnent en maîtres. La société afghane est très fragmentée, les Talibans sont arrivés avec une promesse d’unité, c’est un véritable défi pour eux."