éditorial

L'édito de Natacha Polony

Natacha Polony ©Anthony Ghnassia
Culture

Non, Johnny n’a pas toujours fait l’unanimité en France !

Johnny Hallyday sur le plateau du Grand Journal de Canal + en mars 2011 (©BERTRAND GUAY - AFP)

La vague d’émotion qui touche la France depuis hier suite à la mort de Johnny Hallyday ne doit pas nous faire oublier que le chanteur était, aussi, un point de friction entre deux visages de la France.

On a l’habitude de l’unanimisme des jours de deuil, mais c’est vrai qu’il est assez frappant d’entendre évoquer Johnny dans un consensus absolu, alors que ça n’a franchement pas toujours été le cas, c’est le moins qu’on puisse dire. Souvenez-vous de la cruauté des Guignols de l’info qui le faisaient passer pour un débile profond. Pour toute une part de la gauche culturelle, Johnny, c’était cette incarnation du mauvais goût légendaire du peuple. Et quand il fallait chercher un chanteur icône de la culture France Inter, Miossec, on s’interrogeait sur Miossec, mais on ne révisait pas le jugement sur Johnny. Et puis, il avait le culot de s’afficher à droite, de poursuivre ses rêves de voitures clinquantes, et de ne pas porter sa générosité en bandoulière.

Dans cette histoire, on retrouve le clivage très actuel entre le peuple et les élites, entre les métropoles et les territoires délaissés. Le public de Johnny, c’est traditionnellement un public provincial, venu des petites villes et de la campagne, des ouvriers, des petits artisans ou commerçants, et puis des immigrés, des rapatriés, des harkis, le peuple dans sa diversité.

Une anecdote qui résume tout : en 1985, Johnny est invité à la Fête de l’Huma par un Georges Marchais avec qui il s’entend assez bien. Les cadre du Parti grincent des dents : Johnny, c’est l’américanisme, le show biz, les grosses voitures. Mais les organisateurs l’ont compris : Johnny, c’est le chanteur de ces ouvriers à qui ils prétendent parler. Et ce décalage entre le public auquel veut s’adresser un parti politique et celui auquel il s’adresse vraiment, c’est tout le drame de la politique. La conclusion de Johnny avait d’ailleurs été : "Avant tout, c’est la fête des Français". Et c’est la même chose à droite. Jacques Chirac, avec toutes ses errances et ses changements, rappelle une époque où la droite savait encore s’adresser à son peuple, celui des petits patrons, des artisans, des commerçants. Ceux qui pensent comme Johnny quand il disait : "Je n’aime pas la médiocrité et je pense que la gauche pousse vers ça".

Dans une époque où chacun est incité à se replier sur sa tribu et son groupe social, rassembler les générations et les classes sociales est en soi une rareté. La France ne sait plus le faire par ses écrivains ou ses grandes figures politiques, alors elle le fait par un chanteur de rock et de variété qui a traversé les époques.

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